Hollow – Trilogie Hollow T1 – Jessica Verday

hollowIl y a des questions qui restent sans réponses. Parfois, si l’on se sent d’humeur audacieuse (voire présomptueuse), dans un élan soudain, on cherche à y répondre. Que l’on sache alors que je n’ai ni vu ni lu aucun des Twilight, ni quoi que ce soit du même genre. Et si j’’ai eu entre les mains le premier tome de la trilogie (encore une trilogie, oui) de Jessica Verday, c’est un peu par hasard. Visiblement, ainsi que le clame la quatrième de couverture, « un best seller du New York Times ». La question est donc la suivante : pourquoi ?

Un peu de contexte, Hollow, c’est l’histoire d’Abigail, Abbey pour les intimes, 16 ans, qui, grand drame, a perdu sa meilleure amie Kristen, qui semble-t-il, s’est suicidée en se jetant dans une rivière. Abbey, en plus de ça, c’est une âme sensible. Ses trois grandes passions : confectionner des parfums, se promener dans le cimetière de Sleepy Hollow, et, justement, lire La Légende de Sleepy Hollow de Washington Irving. Oui, on a  bien lu, ça se passe à Sleepy Hollow, le même que dans le film de Tim Burton. Ça place le décor. Et oui, Abbey et sa pote Kristen, elles kiffaient errer dans le cimetière et parler aux tombes. Des jeunes filles sensibles, avec des mèches de cheveux rouges.

Alors, Abbey, elle est là, autour d’elle les gens sont bêtes et/ou méchants. Ils disent des vilaines choses sur la mort de Kristen, ce qui n’est pas gentil et donc Abbey, qui déjà se sentait incomprise, elle se sent encore plus incomprise et seule et c’est trop dur.

Et puis, lors de l’enterrement de sa meilleure amie, qui se passe évidemment un jour gris et pluvieux, parce que c’est toujours le cas lors des enterrements, elle rencontre un mystérieux garçon. Le garçon, Caspian (il s’appelle vraiment Caspian, si, si) il est beau, il est sexy, il a des yeux vert vif, des cheveux blond platine et une mèche noire qui lui barre le front. Si, si. Et c’est une mèche naturelle, apparue après un traumatisme d’enfance. Mais au cas où ça aurait pu lui donner un air cool auprès des autres, non, on s’est moqué de lui et lui, le pauvre, il a beaucoup souffert, tu vois ?

Mais Abbey, elle, elle est sensible, elle est douce et pure, et elle, elle trouve ça trop beau et quelle douleur d’imaginer qu’il a souffert. Oui, on souffre beaucoup et on est beaucoup incompris, dans cette histoire.

Après, ça dure quelque chose comme 475 pages de la sorte, avec l’apparition de deux trois autres personnages auréolés de mystère. Et ça tourne en rond là-dessus. Caspian, par exemple, il n’a pas de téléphone, pas d’internet, rien. La pauvre Abbey ne le rencontre que par hasard, ou lors de rendez-vous approximatifs. Et le garçon, pourtant tendre et attentionné et tellement adorable, doit régulièrement partir d’un coup, pour des raisons jamais explicitées. Mystérieux, t’as compris ?

Elle, elle passe 475 pages à se morfondre, à choisir ses habits et à dompter ses cheveux rebelles pour être présentable. « Tu aimes mes cheveux, Caspian ? » « Oui, beaucoup, Abbey, mais la vraie question, c’est : est-ce que toi tu aimes mes cheveux ? » Puis il doit partir. Alors elle se morfond encore. Elle pense à Kristen qui n’est plus là, et c’est trop dur. Puis elle va au cimetière. Il pleut encore. Elle fait des parfums. Elle est sensible. Elle souffre. Elle est incomprise. 475 pages.

Ouf : milieu du bouquin elle trouve un journal intime secret de Kristen. Dans celui-ci, on apprend qu’elle a eu une histoire d’amour passionnée et complexe avec D., un mec sensible et sexy et tout ça. Mais ce que l’on apprend surtout dans le journal ne fait qu’épaissir le mystère. Étrange. « Étrange », c’est l’adjectif que se répète plusieurs fois Abbey, le long des 475 pages, au cas où on n’aurait pas compris.

(Exemple au sujet de deux personnages, couple de petits vieux – sensibles, eux aussi – rencontrés au cimetière : « Je ne pus m’empêcher de me demander pourquoi je ne les avais jamais croisés auparavant alors qu’il avaient toujours habité là. » Alinéa. « Étrange. »)

Et puis c’est reparti. Abbey se morfond, fait des parfums, pense à Caspian, à Kristen qui n’est plus là, voit Caspian qui disparaît de nouevau, elle va au cimetière… etc, etc. Et en plus, maintenant, elle se demande mais qui était ce D. ? Et pourquoi sa meilleure amie l’a-t-elle trahie en lui cachant son existence ? Trop dur.

Entre temps, pour ajouter à ça, et parce que Jessica Verday est une vraie écrivaine sensible, qui même si elle écrit un roman fantastique (si, si, c’est un roman fantastique, on y vient), elle sait aussi parler des vraies choses de la vraie vie. Par exemple, Abbey mord dans une pomme dont la « chair croquante était délicieuse et acide ». Ou encore elle va au lycée, elle a des cours ennuyeux, elle mange des pancakes avec son papa, elle fait les boutiques avec sa maman. Elle essaye des habits. Mets des bottes neuves. Et tout ça est formidablement détaillé. Est-ce que ça va servir le récit ? Non. C’est juste là. Parce que c’est plus vivant comme ça, tu comprends ? 475 pages.

Ça pourrait s’arrêter là. Sauf que. Si je n’ai jamais lu Twilight, je sais ce que ça contient.  Et puis, j’ai vu suffisamment de comédies romantiques américaines et lu presque autant de shojo mangas. Résultat : je suis rôdé au cliché et à l’archétype. Aussi, quand, dans les premières pages, lors de l’enterrement de la meilleure amie  apparaît Caspian, je sais quoi penser de sa description. Lisons ensemble :

« Là, près d’un grand mausolée construit contre le flanc d’une colline se tenait un garçon. Il portait un costume noir avec une chemise blanche et une cravate noire. Ses cheveux étaient si clairs qu’ils paraissaient presque blancs. (…) À cause de la distance, je ne pouvais distinguer la couleur de ses yeux, mais il semblait me scruter. » Relisons cette dernière phrase : « je ne pouvais distinguer la couleur de ses yeux ». Sincèrement, qui dans un tel moment pense à ce genre de détail ? Personne. Si ce n’est le personnage d’un roman de ce genre là, qui s’adresse à la jeune lectrice en mal de fantasmes et qui veut évidemment connaître la couleur des yeux du garçon mystérieux. Car c’est en fin de compte le seul propos de Hollow : Abbey va-t-elle ou non rouler une pelle au mystérieux Caspian, et puis coucher avec lui ensuite ? Dans cette optique là, la couleur de ses yeux, c’est capital.

On aura droit, plus tard, un peu après la page 300, à une scène enfin légèrement érotique, qu’attendait depuis le début la jeune lectrice.  Alors, pour resituer, Caspian, c’est un artiste (un garçon sensible, n’est-ce pas ?). Et alors il dessine. Et notamment il a dessiné lui-même son tatouage. Il est chez Abbey. Bla bla bla. Dialogues plats et mal écrits. Abbey : « Où est… le tien ? (…) Je peux les voir ? » Ok, nous y voilà : « Il ne répondit pas, mais il plongea les yeux dans les miens en se levant et en attrapant le bas de son pull. (…) Le sweat glissa sur sa peau en un long mouvement langoureux et le décoiffa, donnant à ses cheveux un air négligé et sexy. (…) Je baissai la tête en déglutissant difficilement. Il avait le torse musclé mais pas trop, et des hanches étroites. Une fine traînée de poil blond naissait sur son ventre et disparaissait sous le tissu de son pantalon. Je refermai la bouche très fort et essayai de ne pas baver. » Urg. Lectrice, tu en as pour ton argent. C’est page 318, si tu veux y aller direct. Voilà.

Puis donc, comme vous êtes des malins, vous comprendrez qu’il y a encore 177 pages. On va sauter vite fait page 459, où l’on apprend que, oh ça alors, Caspian est mort ! Puis avance rapide à la page 465. Caspian, à Abbey : « Prends-moi la main ». Et donc : « Je tendis la main vers lui avec un soupir . Mes doigts passèrent au travers des siens. » Non ? Tu le crois ? Caspian, c’est un fantôme.  Il doit y avoir encore un peu de blabla ensuite, mais j’ai passé mon tour. 475 pages de vide et de fausses scènes maladroites de la vraie vie avec autant de dialogues plats pour ça. Et c’est une trilogie. La question qui reste en suspens, c’est alors, en essence : Abbey et Caspian pourront-ils coucher ensemble ? Il faudra certainement bien 900 pages pour résoudre cet épineux dilemme.

Le vrai problème –  qui me fait réitérer ma question : pourquoi ? –  c’est donc de savoir quel est l’enjeu véritable de tout ça, autant de la part de l’auteur, que des éditeurs. Quelle est l’ambition littéraire,  ou du moins narrative ? Quel est le propos de ces romans, sorte de photocopies les uns des autres, qui répètent des stéréotypes cheap avec des beaux gosses insipides et des nénettes pseudo-rebelles fichtrement pas intéressantes ? Et surtout, pourquoi ça marche ? Pourquoi ça fait des best-sellers ? Pourquoi lit-on ça, pourquoi aime-t-on ça ? Mais s’il vous plaît, à la fin, allez vous faire un porno et qu’on n’en parle plus !

Parce qu’en attendant, tout ce qu’on fait, au lieu d’en aller à l’essentiel – coucher – c’est rejouer éternellement des figures stéréotypées et figées de faux fantasmes, tellement éculés et semblables les uns aux autres, des stéréotypes qui se figent dans l’esprit collectif et finissent par s’imposer comme les seuls vrais fantasmes. Et cela, tout en figeant une idée des rôles qu’ont à tenir les hommes et les femmes dans une relation amoureuse. Des idées du type : la fille attend le garçon, le garçon parle peu et a des secrets, la fille se soucie de son apparence et ne veut pas avoir de grosses fesses ou l’air décoiffée, les garçons n’aiment pas qu’on les qualifie avec des adjectifs « féminins » tel que « adorable », parce que ça blesse leur virilité…

Il y a de surcroît un autre mécanisme perfide qui semble d’ailleurs inhérent à ce type de récit, et qui est très exactement le même mécanisme que celui des publicités pour les régimes amincissants, la Contrex ou les yaourts 0% : l’héroïne, comme toutes les filles a des complexes.  Il y a notamment cet épisode formidable où elle essaye des jeans pour rejeter celui qui lui fait des grosses fesses au profit d’un autre qui lui fait des petites fesses sexy. Ça n’a l’air de rien et certainement que pour Jessica Verday, l’idée est juste de rendre vivante Abbey aux yeux de la lectrice, qui va inévitablement se sentir concernée. Pourtant, et puisque cette scène n’en est qu’une parmi d’autres dans le roman, et puisque ce roman n’en est qu’un parmi d’autres, et qu’il y a bien souvent, si succès commercial, ensuite des films avec des actrices, il y a un autre message, presque involontaire et pourtant véhiculé et qui, cerise sur le gâteau pour les éditeurs, permet ironiquement de vendre encore plus de livres.

Ce message en plusieurs étapes est le suivant : 1/ regarde, lectrice, cette jeune fille incomprise dans le livre, elle est comme toi, elle aussi, elle complexe sur ses grosses fesses (entre autres détails) ; 2/ mais elle trouve l’amour, incarné en fantasme playboy sensible ; 3/ oui toi aussi tu as droit à l’amour ; MAIS 4/ en fait, pour avoir droit au mec du roman et/ou du film, tu dois quand-même ressembler à l’actrice qu’on mettra dans l’adaptation. C’est-à-dire : si tu as des grosses fesses, tu n’auras pas le mec. Vas-y, lis donc un roman de plus pour te consoler et fantasme encore et encore sur le mec que tu n’auras pas.  (Mécanisme de base de la consommation : créer un problème qui n’en est pas un, proposer un produit sensé résoudre le problème, mais ne le fait pas, mais te rends dépendant. Consommer toujours plus du dit produit, dans une sorte de cercle vicieux : espoir, déception, espoir, déception…)

On fait ainsi du bourrage de crâne par reproduction. Reproduction facile de schémas narratifs. On a vendu un livre sur ce schéma, on en vendra bien dix autres. Reproduction facile de schémas sociaux et stéréotypés qui même si parfaitement infondés (hey, lectrice, sache-le, je te parle en tant que mec : oui, les petites fesses, c’est sexy, certes. Mais, les grosses fesses, c’est sexy, aussi) fonctionnent systématiquement. Puisque, depuis toujours dans les films, les séries, les magazines féminins (« J’étais tellement absorbée par la lecture du magazine que ma mère avait laissé sur la table que je terminai mon plat en un temps record et que l’heure arriva bientôt » – énième scène inutile et limite incohérente du récit) et les publicités, les rôles féminins et masculins, gentils et méchants, parents et adolescents sont ceux-ci. Alors, voyons, continuons des les utiliser tels quels, ça va évidemment parler aux lecteurs. À force de reproduction par facilité, on reproduit aussi cet éternel bourrage de crâne, et on finit par faire croire aux jeunes filles, et aux jeunes gens, que c’est ce qu’elles veulent et que tout le monde veut. C’est  d’ailleurs certainement ce que croit vouloir l’auteur elle-même – qui pour sa part reproduit (allez visiter son site) le stéréotype fichtrement éculé de l’auteur sensible et inspiré.

Hollow, c’est donc ça : une énième photocopie dispensable (pour ne pas dire pernicieuse moralement et idéologiquement), mais qu’on lira et achètera à coup sûr, parce qu’on a bien œuvré et que c’est ce que veulent les gens. C’est d’ailleurs écrit sur la couverture, pour te rassurer, si tu as un doute. C’est un best-seller,  et surtout : « les fans de Stephenie Meyer seront conquis ». Tu vois bien que tu veux le lire, non ?

Hollow
Trilogie Hollow T1
Jessica Verday
Traduction : Cécile Tasson
J’ai Lu Imaginaire

14€

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