oruHeureusement qu’il y a encore des éditeurs transgénériques qui acceptent de prendre des risques… Il est par contre inconcevable que l’imaginaire asiatique, à de rares exceptions (certains Hugues Douriaux, oubliés de Dieu et des hommes), n’ait pas été exploité par les auteurs de fantasy, alors même que les meilleurs films du genre, les Jiang Hu ou Green Snake et consorts, venaient d’Asie là où Hollywood crachait de pitoyables Donjons et Dragons (mais comme lesdits films n’usinaient pas du nenelfe et du nonorc au kilo, ils n’avaient pas droit de cité dans la forteresse ethnocentrique de la fantasy…)

Ce premier roman, paru chez un éditeur à vocation généraliste, est pourtant un pur roman de fantasy avec même la traditionnelle carte pour satisfaire les puristes. Mais une fantasy qui, plus que de verser sang et tripes, s’impose comme l’équivalent des « planet opéra » tant vantés en SF. Ce volume propose de présenter un monde complet et non une vague décalque médiévale, comprenant son histoire, sa sociologie même, et tout un passé qui n’attend que ressurgir, le tout sous plusieurs formes : textes de lettrés, mémoires, narration…le tout dessinant une fresque d’une minurtie hallucinante.

L’histoire est des plus terre à terre : le village de Shindo risquant la famine suite à l’augmentation des taxes, trois émissaires sont envoyés présenter leurs doléances à leur seigneur. Or ce village oublié de tout détient la clé du passé, et ce soudain éclairage risque fort de leur valoir une visite de l’armée des mille, vouée à raser Shindo pour éviter une guerre future. Le personnage d’Oru lui-même est le classique héros épique, ignorant ses origines et vivant sous la tutelle d’un mentor, mais on nous épargne la prophétie-qui-fait-de-lui-l’élu bla bla bla… Non, ce qui fait toute la différence, c’est le soin méticuleux à développer un univers entier, complexe, avec sa mythologie inspirée de l’Asie (bien sûr) et ses légendes (les métamorphes), même si celles-ci sont juste esquissées dans ce tome introductif. Le tout avec une langue luxuriante et originale bien loin du verbe-sujet-complément de la littérature de rôliste, riche en descriptions imagées, certes parfois un peu maniérée (si vous êtes allergiques à l’imparfait du subjonctif, passez votre chemin…) et, autre défaut de débutant, alourdie par d’énormes pavés d’introduction parfois un rien indigestes, éternelle plaie des livres-univers, qui auraient pu être mieux découpés pour gagner en fluidité. Des défauts que l’auteur, dans cette œuvre ambitieuse (onze volumes seraient prévus !), corrigera certainement par la suite, d’autant que la fin mouvementée laisse à penser qu’il s’agit d’un volume d’introduction.

Donc, si vous voulez sortir un peu de la drouille consensuelle qui encombre les linéaires (ou trouver un univers original sur lequel baser vos campagnes), inspirez profondément et allez faire un tour dans le rayon de la littérature dite « blanche », où vous trouverez cet ouvrage. Vous verrez, on n’y mord pas, et vous y ferez peut-être des découvertes stupéfiantes, là, dans la petite pile bien planquée derrière les têtes de gondole, coffre au trésor réservée aux Kyklos, aux Asphalte, aux Quidam et autres petits éditeurs qui s’évertuent contre vents et marées à faire bouger les choses…

Le refuge du passé
La vie d’Oru, héros désabusé T1
Julien Bonin
Editions Kyklos

25€