Entretien avec Amandine, aka Dame Tenebra, photographe

Dame Tenebra est une artiste très discrète, et pourtant cela fait bien longtemps que j’ai repéré sont travail. Techniquement impeccable, empli de douceur et d’un imaginaire débordant, cette jeune photographe bourrée de talent à découvrir d’urgence si vous ne la connaissez pas encore…

Bonjour, et merci de prendre quelques minutes pour répondre à mes questions. Peux-tu tout d’abord nous expliquer comment tu es devenue photographe ?

Bonjour, merci pour ton invitation ! C’est avec grand plaisir que je réponds à tes questions !

En réalité, j’ai eu très tôt un appareil photo entre les mains. Enfant, on m’a offert un compact argentique et je m’amusais déjà avec à prendre en photo tout ce que je voyais. C’est ensuite mon père qui m’a offert mon premier appareil numérique quand j’étais jeune ado, il y a 14 ans. C’était d’abord un hybride avec lequel j’ai commencé à vraiment composer, réfléchir et diffuser mes photos sur internet. Et c’est encore grâce à mon père que j’ai eu mon premier reflex numérique alors qu’il changeait le sien vers mes 16 ans. Ça a été un vrai bond en avant pour moi, une révélation puisque je pouvais enfin mettre en image ce que j’avais envie d’exprimer. J’ai d’abord fait beaucoup de photos de nature et d’architecture. Le portrait est venu plus doucement avec les années et en prenant confiance en moi à partir de 2014. C’est aussi là que j’ai rencontré une grande partie de la communauté de photographes, modèles et créateurs et créatrices avec qui je travaille encore ou même qui sont devenus des amis. Cela fait maintenant sept ans que j’enchaine les shootings, que j’organise des meet-ups, etc.

Tes clichés dévoilent un univers tantôt mystique, féérique, fantasy. Où trouves-tu tes idées de départ ?

Mes sources d’inspiration sont vraiment très multiples et proviennent d’une grande quantité d’autres médias artistiques. Pour tout dire, j’ai baigné dans la culture gothique et metal depuis mon adolescence et j’ai été aussi pas mal influencée par les univers d’héroïque fantasy, fantastiques, etc. On retrouve beaucoup de cette esthétique gothique dans mes clichés et dans le choix des modèles, des costumes, des post-traitements, des ambiances, etc. Avec les années, j’ai précisé un peu plus mes inspirations. J’ai travaillé avec des œuvres littéraires et notamment de la poésie, comme Les Fleurs du Mal de Baudelaire. Je suis beaucoup inspirée aussi par les poèmes de Verlaine et j’aimerais pouvoir réaliser quelque chose dessus. Mes lectures de romans réalistes du XIX siècle ou la peinture impressionniste m’ont aussi  suggéré l’un de mes derniers meet-up d’inspiration XIX°.  De même, un certain nombre de mes projets se déclenchent en écoutant certaines musiques, essentiellement du métal et j’ai parfois une chanson en tête pour un shoot ou une photo spécifique. Plusieurs styles de musique électro m’ont également beaucoup inspirée comme la synthwave et son imagerie rétro futuriste. De même, je trouve d’autres inspirations dans le cinéma, les séries, la peinture, etc. La peinture me parle énormément, car je compose aussi mes photos comme des tableaux. J’essaye également d’avoir une post-production plus picturale. Enfin, même si je ne suis pas religieuse du tout, je suis assez fascinée par les imageries chrétiennes et l’art religieux. Je sais que beaucoup de mes projets s’en inspirent aussi.

Je suis rarement à court d’idée et de projets, le seul facteur limitant c’est le temps !

Tes modèles sont majoritairement des femmes. Est-ce un choix ? Comment sélectionnes-tu celles avec lesquelles tu travailles ? Et pourquoi aussi peu d’hommes ?

C’est à la fois un choix et quelque chose d’un peu subi. J’ai d’un côté vraiment à cœur de créer de l’art par des femmes, avec un regard de femme sur d’autres femmes, cis ou trans d’ailleurs. C’est un peu un combat de s’imposer comme photographe femme dans le portrait et dans l’art en général et de proposer des projets qui s’éloignent de ce que les photographes hommes cis créent classiquement. J’ai déjà réalisé des projets dont sont volontairement exclus des hommes cis-genre, le but étant de se réapproprier des œuvres et les moyens de les créer. Ensuite, je continue de mener aussi un combat afin de protéger les modèles qui ont été et sont encore victimes de la violence de photographes. Je pense que ça me pousse également à travailler avec des femmes afin de leur proposer une photographie vraiment plus bienveillante. Créer un espace d’expression artistique safe.

En même temps, j’ai vraiment envie de travailler avec des hommes plus souvent. J’ai déjà eu l’occasion de les faire participer à des projets qui changent de ce que je fais d’habitude. Je bataille aussi pour en recruter lors de mes meet-up. Dans les faits, ils osent beaucoup moins poser ou alors de manière plus utilitaire et moins artistique. Je réfléchis à des projets qui leur soient dédiés sans tomber dans des images trop clichées.

Quel matériel (appareil et logiciels) utilises-tu pour travailler, le plus souvent ?

Côté appareil numérique, je travaille avec un reflex Canon 70D et pour les optiques, un 50mm f/1.4, un 24-70mm f/2.8 et un ultra grand angle 10-20mm. En post-production, je travaille majoritairement avec Lightroom que je trouve bien plus ergonomique et optimisé pour la retouche de séries. J’aime aussi pouvoir y gérer facilement les presets que je crée. Je fais malgré tout un petit passage sur Photoshop essentiellement pour les retouches portrait localisées.

Côté argentique, j’ai un reflex Canon FTQL équipé d’un 50mm et un vieux bi-objectif moyen format, un Lubitel. Pour le développement, je travaille avec le labo de Négatif plus qui me fait un travail plutôt cool.

Tu travailles essentiellement en décors naturels, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs. Où déniches-tu ces petites pépites pour shooter ?

En effet, même si j’aime beaucoup les portraits serrés j’essaye au maximum d’avoir de beaux décors. J’ai une préférence pour les lieux de pleine nature, comme en forêt. Mais j’aime bien aussi utiliser les monuments, avec du cachet et une histoire. J’ai mes spots favoris autour de chez moi dans les Yvelines mais je n’hésite pas à bouger pour aller exploiter d’autres lieux. Pour certains, je n’hésite pas à demander des autorisations ou à démarcher les propriétaires comme dans le cas de belles demeures ou de châteaux. Et j’aime me balader, faire des repérages aussi de temps en temps. Mon Google Maps est rempli de spots repérés en attente d’un futur shoot.

Les modèles ont aussi souvent de bonnes idées de lieux ou connaissent des spots vraiment sympas. Ce n’est pas rare qu’elles proposent elles-mêmes le lieu de shoot. C’est l’avantage de travailler réellement en collaboration.

Les costumes et maquillages ont également la part belle dans tes œuvres. Comment travailles-tu spécifiquement cet aspect dans la préparation de tes sessions ?

Pour ce qui est de la collaboration, les costumes et le maquillage, c’est essentiellement le travail des modèles et des créateurs et créatrices. J’ai la chance de travailler régulièrement et aussi de compter parmi mes amies des artistes talentueux. C’est un atout quand on veut créer des projets plutôt alternatifs. Je peux avoir des idées très précises et on s’arrange entre les modèles qui possèdent les tenues, les créatrices qui les prêtent, etc. Ça m’arrive aussi beaucoup de composer à partir de ce que l’on me propose comme tenue.  On crée un projet, une histoire autour d’une tenue. Pour le maquillage et la coiffure, ça arrive aussi que des artistes interviennent spécifiquement. L’idée c’est d’avoir un tout cohérent et qui permette d’illustrer l’idée qu’on a en tête.

Combien de temps passes-tu en moyenne sur chaque photo ? (en comprenant prise de vue, retouche, publication)

Beaucoup moins de temps que pas mal de mes consœurs et confrères je pense ! On va dire en moyenne 2h par photo. Je prends une soirée en général pour retoucher une série. La première photo me prend toujours un peu plus de temps, le temps d’adapter mes presets ou d’en créer de nouveaux. Mais globalement je ne vais jamais passer plus d’une heure sur une photo. Je compose un maximum à la prise de vue, je fais en sorte que ça soit facile à développer ensuite et je ne fais pas de grosses retouches ensuite. La majorité de mon temps je le passe sur Lightroom en phase de développement.

Pour la prise de vue, je suis aussi une rapide. Les shoots durent rarement plus d’une heure et dans des cas où on avait une idée très précise ou avec des modèles qui ont énormément l’habitude, ça peut durer à peine 20 minutes. Je déteste les shoots qui durent des heures. C’est éprouvant pour tout le monde et trier des centaines de photo très répétitives, très peu pour moi.

Pour la publication, j’essaye d’optimiser en programmant mes posts. Mais c’est la partie que j’aime le moins. J’y passe peu de temps !

As-tu des artistes qui t’ont inspiré et que tu aurais envie de citer ?

Côté photographes, il y a Mathilde Oscar et son travail juste bluffant, très pictural. J’adore ses compositions avec les fleurs et les nus. Natalia Deprina aussi m’a beaucoup inspirée, dans les compositions plus glauques. Je trouve plus facilement des photographes femmes capables d’exprimer des choses à la fois très douces et très dures, de mettre beaucoup d’émotion, de finesse et de profondeur. Après je pioche dans tout ce que je peux suivre sur Instagram ou Facebook parmi la multitude de photographes et modèles, mais aussi les créateurs et créatrices, et puis plus largement les artistes dans la musique, les arts graphiques, le cinéma, etc.

Quelle serait ta série préférée parmi toutes celles que tu as shootées ?

Il y a une série dont je reste très fière même si elle a vieilli et qu’aujourd’hui je ferais différemment. Mais je garde beaucoup d’affection pour ma série autour de Baudelaire et des Fleurs du mal. J’ai mis un an à la réaliser et j’ai collaboré avec des dizaines de modèles, créatrices, etc.

L’une de mes préférées, plus récente, c’est celle avec les deux sœurs mortes, une ambiance très douce et très glauque à la fois. Les modèles ont vraiment mis le paquet, entre les tenues, le maquillage et surtout accepter de se baigner dans un étang en soirée. Mais cette lumière de fin de soirée était juste magique et ça a été un plaisir ensuite à retoucher.

Quel est LE projet que tu reverrais de réaliser ?

Un projet boudoir et lingerie avec plusieurs modèles, dans une ambiance XVIII°. Il faudrait un goûter, des perruques, des perles, de la dentelle, des corsets, des macarons colorés et du vin. C’est clairement inspiré par le Marie-Antoinette de Sofia Coppola ! Mais j’adore cette période de l’histoire, la mode et les personnages. Et ce film ! Il me faudrait un lieu adapté, le petit Trianon peut être ?

Instagram a-t-il été un réel moteur pour la progression de ta notoriété ?

Oui et non. Très honnêtement ma notoriété date d’avant l’usage intensif d’Instagram pour la photo. J’ai d’abord longtemps eu une page Facebook. Puis je l’ai mise en pause plusieurs années. Et en réalité cette période sans Facebook ni Instagram n’a jamais été un problème pour mener mes projets et me faire connaitre. J’avais déjà les artistes avec qui collaborer et mon travail était visible. Par la suite, j’ai repris il y a quelques années la page et l’Instagram qui ont monté tranquillement. C’est vrai que maintenant j’ai le sentiment que mon travail est plus vu sur Instagram. Après je me pose assez peu la question parce que très honnêtement le nombre de like ne m’émeut plus depuis longtemps, ni les commentaires. Je suis comblée par le plaisir que je prends à créer et surtout à passer autant de supers moments avec les modèles et les copines. J’ai toujours du monde sur mes meet-up aussi.

Je trouve triste de n’avoir comme principal moteur pour la création que le fait d’être vu ou que des inconnus approuvent.

Sur quels autres supports peut-on retrouver ton travail ?

J’ai donc ma page Facebook, mon compte Instagram, et mon site web.

J’essaye de publier 3 fois par semaine sous forme de séries.

Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui cherche à se lancer dans la photographie ?

Je lui dirais d’abord d’exercer son œil d’artiste et de ne jamais négliger les autres arts. Depuis gamine, je photographiais tout et n’importe quoi. C’est aussi comme ça que j’ai fait mon œil. Ainsi, qu’en travaillant sur les arts graphiques comme la peinture.

Ne jamais négliger la technique aussi. On ne s’en éloigne que lorsqu’on a compris le pourquoi des règles académiques et des principes techniques. On apprend à les utiliser et à les dépasser. C’est dans ces moments-là qu’on apprend à justifier son travail. Lire, comprendre, se documenter, faire des workshops.

Si on part vers le portrait, respecter les modèles en tant qu’artistes à part entière. Sans modèle pas de photo de portrait. Elles ne sont pas de vulgaires éléments de composition ou des princesses à la recherche de photos de profil. Elles sont tout autant créatrices des photos et il faut respecter leur investissement, agir avec bienveillance. C’est comme ça aussi qu’on reçoit en retour de la bienveillance et qu’on travaille avec des collaborations saines !

Merci beaucoup pour tes réponses et à bientôt au détour d’une nouvelle série de photos sur les réseaux !

Thomas Riquet

Thomas Riquet

Passionné de cultures alternatives, Thomas dirige eMaginarock depuis 2008. Editeur, photographe, anthologiste, graphiste... ses casquettes ont été nombreuses dans sa vie, un peu comme un chapelier fou, mais avec toujours une ligne directrice qui s'est dégagée : faire découvrir les univers qu'il aime aux autres.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.