Premier roman de C.A. Fletcher traduit en France, “Un gars et son chien à la fin du monde” était attendu depuis plusieurs mois. Un ouvrage à la tonalité assez douce qui confirme l’éclectisme de la collection “Nouveaux Millénaires “.

« Rien ne hante ce stade, sinon un souvenir : des gens l’ont peuplé, voire surpeuplé, et le voici dépeuplé – au sens où quelque chose n’est défait qu’après avoir été fait. C’est l’atmosphère que je m’efforce de saisir depuis que j’ai mis le pied sur la terre ferme. Elle diffère du vide de l’absence. J’y vois plutôt la solitude, non pas la mienne mais celle du monde privé de vous tous. Il vous a connus, et vous avez disparu. Et pendant un certain temps, peut-être, jusqu’à ce que s’effacent les signes de votre présence, vos maisons, vos routes, vos ponts, vos stades, tous réabsorbés par la nature, vous lui manquerez. »    

Nous sommes dans un futur non daté. Une apocalypse lente, insidieuse, triste, aux causes indéterminées, a commencé à ronger l’humanité quelques années ou quelques décennies auparavant. Qualifiée par le narrateur d’ « Apocalypse molle, même si ceux qui l’ont vécue l’ont trouvée dure », cette fin des temps, également nommée Castration, a été marquée par la destruction quasi complète de la fertilité humaine. Qui a donc disparu, ou presque, en l’espace d’une génération. Ni pourquoi ni comment : cela importe peu. L’humanité semble donc réduite à quelques îlots dispersés d’individus, sans aucun lien entre eux dans la mesure où la technologie a disparu avec l’humanité.

« De toute mon existence, je n’ai pas croisé assez de monde pour rassembler l’effectif nécessaire à un match. »

Le narrateur et sa famille vivent dans les Hébrides extérieurs, au Nord-Ouest de ce qui fut le Royaume-Uni. Une autre famille, à quelques îles de là. Il y a des îles que tous évitent, pour des raisons inconnues, comme si elles étaient hantées par la mort. De même pour l’Angleterre elle-même, qui par contraste apparaît comme un continent, sur lequel ses parents sont allés après cette fin des temps, et sur lequel ils ne souhaitent jamais revenir. Griz, le narrateur, apprend donc beaucoup dans les livres glanés ici et là, dans la myriade de demeures abandonnées à travers les îles. « Lire, c’est une autre façon de survivre », explique-t-il à son auditoire, en écrivant dans son journal. Auditoire qui n’est autre qu’un ami imaginaire, un enfant sans doute mort depuis des lustres, dont il a trouvé la photographie dans une cachette d’une maison abandonnée. Un enfant des temps d’avant, des temps où il y avait encore du monde, et où l’on se prenait en photographie en sautant joyeusement en l’air.

« Du temps où elle parlait, Maman m’a décrit l’immense bibliothèque, ses kilomètres de rayonnages, ses portes grandes ouvertes. Ils y ont passé plusieurs nuits, installant leur tente au milieu d’une forteresse de livres. »

Ce qui subsiste encore du passé dans l’esprit de cet adolescent ? Quelques références littéraires devenues réalité, la leibowitzation d’après « Un Cantique pour Leibowitz » de Walter Miller, le Hobbit de J.R.R. Tolkien, La Route de McCarthy, Clive Staples Lewis et même des bandes dessinées d’Astérix. Ce qui subsiste de l’ancien monde ? Des bateaux, indispensables, des reliques d’un monde industriel, comme ces pièces mécaniques que l’on cannibalise ici et là pour faire tourner des éoliennes. Une vie à l’ancienne, comme si le monde animé et surpeuplé des siècles précédents n’avait été qu’une brève parenthèse.

Une vie qui toutefois changera avec l’arrivée d’un individu sur un navire aux voiles rouges, qui, accueilli par la famille, repartira en leur volant un bien particulièrement précieux : le chien de Griz. Au mépris de toute prudence, Griz se lancera à sa poursuite sur son propre bateau, et se trouvera contraint à poursuivre son périple à pied à travers l’Angleterre. Ce sera le lieu d’une errance à la fois âpre et douce, entre les difficultés de la survie, les périls représentés pas les autres hommes et les bêtes, et les émerveillements devant les vestiges de l’ancien monde : les ruines d’un parc d’attractions, une salle de bal, une église, un musée, même en ruine, sont autant de mondes nouveaux, et l’occasion de scènes poétiques ou même aux accents cinématographiques, comme lorsque le narrateur découvre la musique orchestrale grâce à un antique gramophone à ressort.

Facile à lire, ce « Gars et son chien à la fin du monde », toujours conté en une prose très simple, apparaît comme une aventure riche en surprises, une quête initiatique à travers un monde oublié, une belle errance à travers les reliques d’un monde disparu. Toujours très humain, parfois avec une pointe d’humour – comme cette rencontre avec une française arrivée à cheval par le tunnel sous la manche, qui prétend se nommer John Dark ( le lecteur français l’aura compris : Jeanne d’Arc ) – souvent poignant, ce récit post apocalyptique parvient à créer, sur une thématique déjà abondamment explorée, sa petite musique personnelle.

Qui a la curiosité d’aller fouiller dans les anciennes collections de romans « jeunesse » des deux générations précédentes y trouvera plus d’un récit de ce type : des romans post apocalyptiques sobres ou rugueux mettant en scène les voyages initiatiques d’adolescents à travers les vestiges des passés qui étaient ceux de l’époque. Reste que pas grand-chose n’a changé : lorsque les technologies cessent de fonctionner, qu’elles soient celles des années soixante ou des décennies suivantes, on en revient toujours au même point. Il y aura donc pour certains un petit goût de « déjà-vu » dans ce récit de rares survivants qui se croisent et font autre chose que simplement entre-tuer. Si à l’époque les récits post apocalyptiques cherchaient à délivrer un message en précisant les causes de la fin du monde et en dénonçant la bêtise et l’aveuglement obstiné des hommes, c’était parce que l’on considérait alors l’apocalypse comme encore évitable. Il semble que ce ne soit plus le cas :  C.A. Fletcher, tout comme nombre d’auteurs contemporains, reste flou sur les causes de la fin du monde tel que nous le connaissons. Sans doute considèrent-ils qu’il est trop tard pour délivrer un message parce que la chaîne des causalités est déjà impossible à stopper : les déterminants seront multiples, les voies par lesquelles la fin du monde tel que nous le connaissons arrivera pourront être variables, mais l’apocalypse est en route et nul ne l’arrêtera. Souhaitons qu’elle soit relativement douce aux survivants, plus proche en tout cas de celle de ce « Dernier gars et son chien à la fin du monde » que de celle imaginée dans « La Route » de Cormac McCarthy.

 

 

“Un gars et son chien à la fin du monde” devait initialement sortir en avril : qu’un récit d’apocalypse lente se trouve retardé par les effets d’une pandémie était de circonstance. Peu importe, au demeurant, puisque ces apocalypses où la technologie se retrouve réduite à sa plus simple expression ont tous un petit quelque chose d’intemporel qui est toujours bienvenu.

Alaric

Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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