wallaceRiche début et parfum d’étrangeté avec « Petits animaux inexpressifs » dans lequel deux enfants abandonnés, dont un autiste, deviennent les champions et les figures de proue du jeu télévisé Jéopardy. Si l’on y voit les concepteurs et gérants de l’émission sans scrupules focalisés sur la réussite de ces deux enfants abandonnés, on comprend que l’univers de montages et de trucages dépasse le cadre de l’émission elle-même. « Petits animaux inexpressifs » est la fable d’un monde déboussolé où les adultes apparaissent autant perdus dans le réel que des enfants abandonnés, des adultes pour qui le monde n’est plus que télévision, un monde fictif qu’ils ne comprennent guère plus que la réalité, à tel point que leur passage dans le petit écran finit par rendre fous certains d’entre eux. Un monde dans lequel il n’est plus possible d’avoir de véritables repères, à l’image de ce jeu télévisé qui n’est guère qu’une encyclopédie déviante et  saugrenue de la connaissance où nul ne sait plus différencier l’important du dérisoire, un grand jeu de faire-semblant et de faux-semblants qui semble figer tout un chacun dans une impasse mentale, et transformer en véritables autistes des populations entières.

Les apparences et les faux-semblants : des thématiques que l’on retrouvera un peu plus loin dans « Mon image ». Un monde dans lequel même l’ironie finit mal, puisque les parodies de publicités sont à leur tour récupérées par les sponsors qui calquent leurs nouveaux spots sur ces parodies elles-mêmes, pour mieux manipuler le consommateur. Dans cet univers de récupération mercantile de l’humour et de la pop culture, une actrice de télévision d’une quarantaine d’années, invitée à un show-télévisé, s’en sort étonnamment bien – mais le show n’est-il pas perpétuel, est-ce parce qu’elle a passé ce cap à merveille que les faux-semblants sont réellement terminés ?

On passera plus rapidement sur le bref et anecdotique « Par chance l’expert-comptable pratiquait la réanimation cardio-pulmonaire » et sur la nouvelle-titre, « La fille aux cheveux étranges » monologue dans lequel le narrateur, un jeune punk du nom de Sale Chiot, narre un concert de Keith Jarrett auquel il assiste, sous LSD,  en compagnie de ses amis La Vrille, Mastoc et Mister Wonderful. Un tableau de la défonce vue et vécue par un individu plutôt bas de plafond qui n’apporte pas grand-chose au volume et ne vaut pas, sur ce même registre, quelques lignes réellement inspirées d’un auteur de talent comme Hunter S. Thompson.

Plus notable, malgré sa thématique secondaire à base d’homosexualité qui relève de l’inévitable poncif, accumule les clichés du genre et ne semble là que pour allonger et personnaliser la nouvelle, « Lyndon » met en scène la découverte de la personnalité de Lyndon B. Johnson, futur président des Etats-Unis, par un jeune homme entré à son service pour répondre à son courrier public. Description d’un personnage historique à travers une époque particulièrement trouble – celle de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy – cette nouvelle, malgré son aspect réaliste, trouve son principal intérêt dans une fin étrange, inattendue, dont l’ambiance n’est pas sans rappeler celle d’un cauchemar ou d’un conte surnaturel.

Flirt avec le fantastique et avec le mythe également dans « John Billy », nouvelle hautement fantaisiste dans laquelle le narrateur conte à Simple Ranger, le guetteur de poussière, surnommé le Rip Van Winkle de Minogue (Rip van Winkle, on le sait n’est autre que le personnage d’un célèbre récit fantastique de Washington Irving), la vie  de John Billy. Un individu « bigger than life » à qui tout a souri jusqu’à ce qu’un accident l’afflige d’un étrange handicap : ses yeux   tiennent plus vraiment dans ses orbites et se mettent à pendre à tout bout de champ. Un récit nerveux, délirant, imagé, qui fonctionne à plein et ne saurait être considéré autrement que comme un inclassable.

Un peu de sentiments également dans ce volume, dans le très bref texte « Tout est vert  », qui aurait sans doute mérité d’être un peu plus développé, et histoire à deux voix de sentiments qui s’effritent, enchevêtrement de deux monologues mêlés  des souvenirs de famille, de couleurs, de lumières, dans la ville imaginaire de Prosopopeia (figure de style de la narration) avec « Ici et là-bas », texte à interprétations multiples dont il n’est pas sûr que l’un au moins des personnages ne soit autre qu’une projection de la narratrice ou du narrateur.

On le devine : si l’on peut par définition qualifier tout recueil de nouvelles d’éclectique et d’inégal, ceci s’applique plus encore à « la Fille aux cheveux étranges. » Comme tout ce que David Foster Wallace a écrit, depuis ses premiers textes jusqu’à son monumental « Infinite Jest », « La Fille aux cheveux étranges » divisera sans doute les lecteurs. Avec des formes narratives tantôt classiques et tantôt atypiques, des récits tour à tour irritants, intrigants, fascinants, indisciplinés, désespérants ou drôles, trop courts, trop longs, ou au contraire justement dosés, l’éventail apparaît assez vaste. James Woods, un critique américain, aurait qualifié la prose de David Foster Wallace de « réalisme hystérique ». Il y a un peu de cela à travers ce volume. On trouve en effet un peu de tout chez cet auteur, qui aura beaucoup écrit en assez peu de temps et que, même si l’on ignore sa nature bipolaire, l’on imagine sans peine en proie à des violents accès d’écriture, des épisodes de scriborrhée sans doute difficiles à contenir. Maniaco-dépressif jusqu’à décider de quitter de lui-même ce bas monde, auteur d’œuvres discutables, discutées, et peut-être inabouties, brûlant ses récits par les deux bouts, David Foster Wallace en met suffisamment dans ses nouvelles pour stimuler un thésard et donner des arguments à ceux qui sont prêts à défendre jusqu’au dernier de ses textes. Quoiqu’il en soit, la lecture de « la Fille aux cheveux étranges » partage, intrigue, et, donne envie d’aller plus loin dans la bibliographie de l’auteur.

 

David Foster Wallace

La Fille aux cheveux étranges

Traduction de l’américain par Charles Recoursé

Couverture : Evgeniya Porechenskaya

Editions J’ai Lu