tarvellachairsouslesonglesS’il est un sujet qui me passionne, c’est bien le cannibalisme. Intérêt malsain diront certains, mais l’humanité a forcément dû en passer par là lors de son évolution. Dans ce recueil de Brice Tarvel, tout commence avec une novella intitulée « La chair sous les ongles » qui a donné son titre à l’ouvrage. Nous y découvrons Gilbert, l’employé de quincaillerie qui a la particularité de se nourrir essentiellement de chair humaine. Lorsque sa mère disparaît, il lui faut trouver sa nourriture et c’est là que les choses se compliquent. Il fera des rencontres, voire même trouvera une certaine forme d’amour, et va évoluer vers une certaine autonomie. Une histoire jouissive où l’auteur réussit à rendre le personnage attachant, malgré son régime alimentaire si particulier.

Puis ce sont onze nouvelles, assez brèves, qui s’enchaînent et nous emmènent en des lieux, des parcours de vie, de plus en plus sombres. Nous y découvrirons d’abord Fiona qui a hérité d’une étrange malédiction, à moins qu’elle ne l’utilise comme d’une arme rédemptrice. L’auteur campe ensuite le personnage d’Audrey qui va retrouver une amie d’enfance qui ne lui a pas laissé que de bons souvenirs. Mais a-t-elle vraiment changé avec le temps, malgré ses délicates attentions ? Une belle histoire terrifiante dans les Ballons des Vosges avec des monstres de série Z dotée d’un kitsch qui touche au sublime. Et puis tant d’autres histoires de terreur vont se suivre que je ne vous les énumérerai pas toutes, mais sachez que la peur – réelle ou irraisonnée – sera toujours au rendez-vous.

Chaque texte est précédé d’un court préambule où Brice Tarvel nous précise si le texte est inédit ou remanié pour le présent recueil. Nous y découvrons notamment quelques-uns des nombreux pseudonymes qu’il utilisa au cours de sa prolifique carrière d’auteur. Chose amusante, j’ai remarqué une scène récurrente dans plusieurs de ces textes où une femme se trouve d’un côté d’une porte qu’elle a seul pouvoir d’ouvrir avec de l’autre côté une entité toujours masculine, humaine ou non, amicale ou hostile. Mais tout cela passe bien dans les divers récits et ne nous donne pas une sensation de déjà-vu tant les textes sont variés. S’adressant à nos terreurs, l’auteur va recourir à divers monstres terrestres ou aquatiques, de chair ou non, mais toujours avec un style et un verbe affûté. Au final, quand ce type de recueil est réussi – et celui-ci l’est assurément – on se demande obligatoirement si les pires monstres ne sont pas finalement humains, car déshonorant leur essence humaine au travers de leurs passions et actes déviants.

Que la collection Gore des éditions Fleuve Noir peut manquer ! Certes, Robert Darvel a décidé de frapper fort assez récemment, mais c’est Brice Tarvel qui nous donne ici une belle idée de ce que cette collection pouvait apporter à ses lecteurs. Pousser le trash autant que possible, travailler les plus vils instincts du public, le saisir avec des scènes effroyables, tout en gardant une exigence et une qualité littéraire au texte. Voilà un beau challenge que cet auteur a réussi une fois encore. La superbe couverture de Daniele Serra n’est pas sans rappeler, par son style et sa thématique, les Caprices de Goya et notamment l’œuvre que le peintre espagnol intitula Le sommeil de la raison, ce sommeil qui engendre des monstres. Oui, tout ici s’accorde parfaitement avec le sujet de ce beau recueil paru chez Rivière Blanche qui m’a fait passer un bon moment de lecture, mais qu’il convient de ne conseiller qu’à un public averti et curieux.

La chair sous les ongles
Brice Tarvel
Couverture illustrée par Daniele Serra
Black Coat Press
Collection Rivière Blanche
2013

20 €