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Eden (Complex I) – Denis Bretin et Laurent Bonzon

Les militants d’un groupuscule écologique nommé Eden s’introduisent dans les serres de Naeliev, richissime Bulgare installé en Suisse et créateur de nouvelles espèces de roses, pour y mettre le feu. Lorsque la famille de l’un de ces écologistes, qui lors de l’opération s’est glissé dans les laboratoires souterrains pour y dérober des composés secrets et a été contaminé par l’un d’entre eux, est retrouvée tuée par balles, l’agent d’Interpol Renzo Sensini  est chargé de l’affaire : son acharnement sur des enquêtes que nul ne souhaitait voir aboutir l’a en effet conduit dans un placard consacré à la surveillance de groupuscules écologiques. Un par un, les autres membres du groupuscule sont assassinés. Assisté par Roman Dragulescu, as de l’informatique et bricoleur émérite, Sensini remonte une piste qu’encore une fois nul ne souhaite voir aboutir. Naeliev, dont les serres ont été dévastées par le feu, prétend qu’aucun incident n’a jamais eu lieu dans son domaine. Une organisation à la tête de l’état, et peut-être même au-dessus, s’obstine à masquer son passé et à mettre des bâtons dans les roues de l’inspecteur. Bientôt, celui-ci comprend qu’il est lui-même menacé. Il n’est qu’au début d’une enquête fertile en rebondissements, qui, aux ressorts traditionnels du thriller, ajoute des menaces en rapport avec l’anticipation scientifique.

 

Quelques critiques de détail

 

On ignore sur Bretin et Bonzon écrivent ensemble, ou, plus vraisemblablement, un chapitre ou un fragment tour à tour, mais celui qui s’intéresse autant au style qu’à l’intrigue trouvera de temps à autre des sauts qualitatifs dans l’écriture, avec quelques formules de style pas très heureuses (« sa blancheur inquiétante égorgeait les couleurs ») qui viennent hélas contrebalancer des descriptions souvent efficaces. Dans le registre des détails, il est dommage que les auteurs se soient suffisamment documentés sur les armes à longue portée pour être capables de citer le Stopson Anthis ou le Hécate de PGM (en fait le Hécate II, qui seul est du même calibre que le Stopson), tout en écrivant dans le même chapitre, à deux reprises, « sniper » avec deux « p ». De même, l’universellement connu pistolet-mitrailleur Uzi est orthographié Uzy au chapitre six, avant de l’être correctement un peu plus loin, et le non moins célèbre PPK 28 de Walther est transformé en PKK. Tout ceci sent donc un peu l’amateurisme. Nous n’irions pas jusqu’à déconseiller aux auteurs de thrillers de se lancer dans l’écriture de tels passages avant d’avoir eux-mêmes manipulé ce type de matériel et personnellement dessoudé une douzaine de personnes pour rendre leurs descriptions plus réalistes, mais un peu de rigueur en la matière n’a jamais fait de mal à quiconque. Autre reproche, on comprend très bien la densité que les auteurs souhaitent donner à leurs personnages, mais ceux-ci sont suffisamment crédibles, et les dialogues et interactions sonnent suffisamment juste pour qu’il ne soit pas nécessaire d’en rajouter et d’accumuler les passages peu utiles : citons par exemple le chapitre où Iva fouille dans les affaires de Sensini qui l’héberge, ou celui où les deux tueurs attendent, en vain, une victime chez elle. On comprend la nécessité d’atteindre la barrière des cinq cents pages et l’on sait que les « pavés » se vendent mieux que les volumes sans embonpoint, mais ce récit, s’il avait été allégé de semblables scories, aurait encore gagné en tension et en intensité.

 

De nombreux points positifs, un thriller efficace

 

Malgré ces défauts somme toute mineurs, ce roman se lit aisément et répond parfaitement au cahier des charges du thriller. Nous avons droit à l’improbable couple d’assassins sanguinaires façon « Tueurs-nés », aux gunfights en pleine foule, aux organisations mystérieuses dont les pouvoirs surpassent ceux de l’état, aux flics véreux, au commissaire désabusé, parlant sur la scène d’un crime de ces gens paisibles que l’on retrouve tranquillement assis dans leur fauteuil « le fusil de chasse à la main et la cervelle au plafond », au virtuose de l’informatique, à l’entrepreneur-oligarque dans son domaine, au sanctuaire reculé tenu par l’ami d’enfance : un parfum de déjà-vu mais aussi une enquête sans temps mort, et un couple de caractères marquants.

 

En effet, si l’agent d’Interpol Renzo Sensini apparaît assez lisse et encore entouré d’une part de mystère, si bien des personnages sont à l’évidence issus des corpus classiques du récit policier ou du techno-thriller, deux individus échappent largement aux stéréotypes et prennent une dimension toute particulière. Tout d’abord, la fille du richissime et dangereux Naeliev, confite dans ses roseraies, sorte de Mademoiselle Bovary fragile et malade, mais tendance perverse et psychopathe, représente une véritable réussite dans la mesure où elle s’éloigne largement de l’archétype de la femme fatale et où sa dimension morbide, peu commune, s’intègre à la perfection à l’intrigue. Ensuite, le militant écologique Thomas Hearing, contaminé par des composés bio-technologiques aux vertus terrifiantes, mais malgré tout encore humain, et possédé, habité par l’obsession de demander des comptes à Naeliev. Lentement transformé en une sorte de monstre de Frankenstein insensible aux conditions extérieures, doté de capacités physiques hors du commun, et sentant peu à peu son sens moral l’abandonner, Hearing hante et rythme littéralement, par son basculement progressif dans la folie – même s’il n’était déjà pas tout à fait clair au départ – le déroulement du récit. Ce personnage que l’on croit mort et qui sans cesse revient, ce vagabond qui insensible à la chaleur torride poursuit son but dans des ambiances de plus en plus glauques, son destin inexorable, son humanité en déréliction interpellent, et en font un de ces protagonistes que l’on n’oublie pas du jour au lendemain.

 

Autre point positif, les auteurs ont parfaitement réussi à rendre crédible l’ensemble de leur intrigue sans s’empêtrer au passage, comme on le voit trop souvent, dans un technolecte de pacotille. Alors que plupart des techno-thrillers recourent à un vocabulaire et à des notions scientifiques mal maîtrisées,  accumulant des pseudo-explications techniques qui suffiraient à les discréditer auprès d’élèves de terminale, Denis Bretin et Laurent Bonzon évitent soigneusement cet écueil. Par leurs choix narratifs, et sans jamais donner l’impression d’esquiver le sujet, ils emmènent en permanence le lecteur sur d’autres terrains. Happé par le déroulement de l’intrigue, celui-ci n’en saura en définitive pas plus que Renzo Sensini, mais – et c’est là toute l’habileté des auteurs – n’en ressentira pas le besoin. Il sera entraîné par l’action jusqu’à une fin spectaculaire, visuelle  – « Ce que nous voyons ici est l’image du paradis avant la chute », explique un des personnages, « une sauvagerie vorace que la civilisation contient aujourd’hui tant bien que mal. » – effrayante à la manière hollywoodienne, à l’issue de laquelle la disparition de la jeune femme funeste et vénéneuse  (nous n’en dirons pas plus pour ne pas déflorer ce qui se passe aux alentours des gigantesques roseraies) particulièrement inspirée, fleure bon les métrages classiques.

 

Ajoutons, pour finir, que si ce roman se suffit à lui-même, il conserve néanmoins, pour celui qui s’intéressera à son récit annexe (une ligne supplémentaire courant au bas de chacune des cinq cents pages, qui tend d’inquiétantes ramifications vers l’intrigue principale et la pimente d’un arrière-fond invisible), une large part de mystère. Un mystère suffisamment intrigant pour que l’on ait envie de lire sans plus tarder « Sentinelle – Complex 2 »,  second volume des aventures d’Iva Neves et de  Renzo Sensini.

 

 

Eden –  Complex 1

Denis Bretin et Laurent Bonzon

Couverture : Joe Sohm

Presses Pocket, Science-Fiction

8,40 euros

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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