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Dark City – Alex Proyas

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Dans une cité à la nuit perpétuelle, un homme se réveille dans une baignoire, amnésique. Alors qu’il sort de la salle de bain, il découvre une femme morte, atrocement mutilée. John Murdock, puisque c’est son nom, va se lancer dans une vaste course après ses souvenirs, traqué par la police qui le prend pour un meurtrier et de mystérieux hommes en noirs qui en veulent à sa vie.

Deuxième film à Hollywood d’Alex Proyas après The Crow, Dark City est la production qui a fait décoller la carrière du petit prodige égyptien – formé en Australie – à Hollywood. Parti avec le petit budget de 14 millions de dollars, il va créer un monde avec une véritable identité visuelle très appréciable pour les fans de science-fiction, jouant avec les codes du Film Noir. Issu du monde de la publicité, comme David Fincher, Proyas n’a aucun des défauts du clippeur fou : pas de montage épileptique, de tendance à la surenchère, de caméra aux mouvements frénétiques. En plus d’être un réalisateur de talent, il va s’avérer à cette occasion bon scénariste : c’est lui qui signe cette histoire aux côtés de David S. Goyer (scénariste des Batman de Christopher Nolan, ou de Man of Steel).

Dark City sort en 1999 et rapporte plus de 50 millions de dollars au box-office. Il a surtout connu une deuxième vie deux ans plus tard quand Matrix est arrivé sur les écrans : s’il y a des similitudes entre les situations et le scénario, on peut voir dans Matrix des reprises plan pour plan de Dark City, peut-être car les mêmes décors ont été utilisés dans les deux films. Une situation assez incroyable notamment évoquée à cette adresse.

Mais revenons à Dark City plus particulièrement : comment le film parvient-il à nous emporter dans cette ville fictive restée définitivement bloquée dans les années 40 ?

Le scénario nous fait suivre les péripéties de John Murdoch (Rufus Sewell), un amnésique qui cherche à découvrir qui il est vraiment. Dans la quête de son identité, il devra également prouver qu’il n’est pas le tueur de prostitués que la police cherche à appréhender. Poursuivi par l’inspecteur Bumstead (William Hurt), il est aussi traqué par de mystérieux hommes en noir qui en veulent à sa vie.

John va peu à peu comprendre, avec l’aide du docteur Schreber (Kiefer Sutherland), que sa vie n’est qu’un mensonge, et que le couple qu’il forme avec la chanteuse de cabaret Emma (Jennifer Connelly) n’est qu’un leurre. Les Étrangers, ces espèces de croque-mortsdark-city-1 au teint pâle qui le pourchassent, sont la vraie cause de ce qu’il vit. Ils maîtrisent la syntonisation, un étrange pouvoir qui leur permet de transformer toute chose selon leur volonté. Et il apparaît rapidement que John, lui aussi, peut le maîtriser

On le voit, Dark City mêle les influences les plus diverses dès que l’on se plonge un peu dans l’histoire. Comme souvent chez Proyas, les genres sont arrangés, mélangés, pour donner un ensemble original : lancé comme un film noir, Dark City sillonne les terres du film psychologique et de monstres, avant de définitivement basculer vers la science-fiction.

La progression joue beaucoup sur l’effet de surprise du scénario, qui est paradoxalement éventé par l’introduction en voix off où Kiefer Sutherland révèle la clé de l’intrigue. Il faut savoir que ce passage a été rajouté par la production, concession aux studios qui trouvaient le film trop obscur pour le public. Dans la version Blu-ray sortie sous l’intitulé « director’s cut », il semble que cette faute de goût ait été corrigée, le film commençant quand John se réveille dans sa baignoire.

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L’influence du film noir se ressent dès les premières minutes dans l’esthétique. Les décors s’inspirent d’images d’Épinal tirées de l’architecture américaine des années 40 aux années 70, avec des néons flashys et des voitures old school. La photographie, signée Dariusz Wolski (The Crow, les Pirates des Caraïbes, Sweeney Tood ou plus récemment Prometheus) est sombre, avec des couleurs ternes et délavées. Ce visuel volontiers hors du temps évite au film de vieillir visuellement, étant donné qu’il est déjà ancré dans le passé par ses costumes et ses décors. À cela vient s’ajouter d’évidents clins d’œil à Metropolis, le classique de Fritz Lang : d’abord cette esthétique baroque qui a inspiré nombre de réalisateurs (De Ridley Scott sur Blade Runner à l’ensemble de la carrière de la première partie de carrière de Tim Burton, notamment sur Batman), mais aussi la symbolique de l’horloge. Les Étrangers utilisent une gigantesque horloge pour arrêter le temps dans la ville, et elle est cachée derrière un visage qui rappelle l’Androïde de Lang. À plusieurs moments dans le film, la caméra s’arrête sur des montres, et le héros en observe fixement plusieurs. Elles apparaissent comme le symbole de ce temps que les humains ne contrôlent pas et qui leur file entre les doigts, au profit des tout puissants Étrangers.

Cette multiplication de symboles est courante dans le visuel des films d’Alex Proyas, en particulier le religieux qui est très présent : dans ce scénario, John Murdoch est une sorte de messie de l’univers de Dark City. C’est un homme normal devenu l’élu qui libérera les hommes de l’esclavage. Comme dans Matrix, Murdoch va se découvrir des pouvoirs qui lui permettront d’accomplir des miracles jusqu’à sa capture par les Etrangers, et l’injection que lui fait Schreiber qui entraîne sa « mort » en lui implantant de nouveaux souvenirs. Alors, il devient un autre, connaît la résurrection et par ses pouvoirs, s’élève au-dessus des hommes. Cette métaphore réutilisant le parcours de Jésus n’a rien de neuf, certes, mais le fonctionnement interne de l’histoire, avec les multiples inspirations qui s’y rejoignent, permet de la rendre moins envahissante.

En cela, le soin apporté à l’écriture de Dark City est une grande réussite. Comme dans tout bon film de science-fiction, le scénario est dense, mais laisse en suspens un certain nombre de questions autour de l’intrigue. C’est aussi ce qui en fait le charme : laisser le spectateur s’en approprier une partie pour le lui rendre plus accessible.

C’est également un avantage pratique : difficile de tout expliquer quand on n’a pas le budget nécessaire pour le faire. Le mystère est la meilleure arme du réalisateur fauché. Ce n’est pas seulement un artifice, car l’intrigue policière en sort grandie, construite à coup de flashbacks, de retournements de situations et de réflexions sur l’identité des personnages (voir les deux scènes dans la première partie du film où Murdoch semble devenir fou l’espace d’un instant, comme lorsque le temps s’arrête et qu’il le découvre, ou lorsqu’il essaye de se souvenir de qui il est devant une vitrine). Car voilà un point qui est important dans le film : le rapport aux souvenirs. Proyas utilise souvent les flashs de souvenirs que le docteur Schreiber a inoculés au héros. Le film pose alors une grande question : ne sommes-nous forgés que par notre passé ? Des évènements survenus du fait du hasard nous conduisent-ils finalement sur une route toute tracée ?

L’expérience menée sur Murdoch est de savoir si les problèmes de son couple, ses fantasmes inassouvis et le traumatisme de son enfance vont forcément le conduire à devenir un tueur de prostitués. Il y a là un débat sur la construction de l’individu, sur le rôle qu’y joue la mémoire, qui est à mon sens extrêmement intéressant. Les passages sur le carnet de dessin par exemple, montrent combien les objets peuvent servir à ranimer nos souvenirs enfouis et à les retrouver avec bonheur. Il y a là dessus un vrai travail qui mérite d’être salué, et qui donne une petite portée socio-philosophique bienvenue à Dark City.

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Les personnages ont ainsi une vraie existence malgré les problèmes d’identité dont ils souffrent. John Murdock est interprété avec beaucoup de talent par le trop rare Rufus Sewell, qui prouve qu’on peut être l’élu de la race humaine sans pour autant arborer une absence d’expression tout au long du film. Jennifer Connelly et William Hurt sont également très à l’aise dans leurs rôles respectifs, la première n’oubliant pas d’être très jolie, et le second charismatique comme à son habitude dans le rôle type du flic des années 30. Richard O’Brien compose un Monsieur Main (Mr Hand en VO, la traduction est quelque peu hasardeuse, mais traduit bien l’absence d’identité des Étrangers, qui tirent leurs noms de choses communes sans intérêts : livre, mur, pluie etc…) savoureux dans le rôle de méchant principal, mettant bien en valeur l’aspect froid des Étrangers tout en prenant pourtant plaisir à donner la mort. Il n’y a guère que Kiefer Sutherland qui surjoue à outrance son rôle de savant fou : il est évident que c’est ce que Proyas voulait (pour le côté scientifique déjanté), mais il en devient un peu pénible avec ses grimaces et son ton forcé.

L’autre grand acteur du film, c’est incontestablement la musique signée Trevor Jones. Habitué aux scores épiques – domaine où il est sous-employé et où, pourtant, il excelle -, il signe là un score baroque et massif aux motifs entêtants, en accord parfait avec l’ambiance de Dark City. Les différents thèmes écrits par Jones donnent incontestablement de la puissance aux images comme lors de la transformation de la cité où l’on entend le thème principal joué à grand renfort de cuivres. Le principal morceau composé pour le film, appelé You have the power illustre le combat final avec les Étrangers alors que se dessine le combat entre John et leur chef. Il reste à ce jour, à mes yeux, l’un des morceaux les plus denses et enlevés écrit dans le cadre d’un film d’action-aventure. C’est l’une des meilleures partitions de la carrière de Trevor Jones – à laquelle le CD commercialisé ne rend que peu hommage -, lui qui reste cantonné aux téléfilms et petites productions.

CONCLUSION

Dark City a tout de la petite production de science-fiction qui réussit à marquer les esprits. Devenu culte, le film est d’abord un très bon mix d’influences visuelles et narratives. Il n’oublie pas de réfléchir et faire réfléchir, même si c’est avant tout un thriller dérivant vers la science-fiction. Une excellente surprise sur laquelle Alex Proyas, son réalisateur, n’arrivera malheureusement pas à capitaliser.

Dark City

Réalisé par Alex Proyas

Scénaristes : Alex Proyas, Lem Dobbs, David S. Goyer

Avec William Hurt, Richard O’Brien, Jennifer Connelly, Rufus Sewell, Kiefer Sutherland

New Line Cinema

DVD et Blu-ray disponibles

À propos Kevin

Passionné d'imaginaire, Kevin lit, voit et assiste à pas mal de choses. Il partage ses découvertes et aime repartir vers le passé, le temps d'une chronique ou d'un article. Depuis 2008, il joue aussi les scribouilleurs amateurs chez Rivière Blanche (Dimension Ecologies Etrangères), Malpertuis (Malpertuis VI) ou les éditions Mots & Légendes où son premier roman de Fantasy débarquera courant 2017.

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