EXIT 8 – GENKI KAWAMURA- 2025

Un homme piégé dans un couloir de métro cherche la sortie numéro 8. Pour la trouver, il doit traquer les anomalies. S’il en voit une, il fait demi-tour. S’il n’en voit aucune, il continue. S’il se trompe, il est renvoyé à son point de départ. Parviendra-t-il à sortir de ce couloir sans fin ?

Métro, boulot, encore métro

Il y a des journées où l’on a l’impression de tourner en rond. Pour le personnage principal d’Exit 8, cette expression va prendre un sens littéral. Alors qu’il traverse une station de métro japonaise, un jeune homme (Kazunari Ninomiya) se retrouve prisonnier d’un couloir souterrain qui semble se répéter à l’infini. Pour espérer atteindre la sortie numéro 8, il doit respecter quelques règles affichées sur un panneau : observer attentivement son environnement, faire demi-tour lorsqu’une anomalie apparaît et poursuivre son chemin lorsque tout semble normal. À la moindre erreur, retour à la case départ, le niveau 0.

Adapté du jeu vidéo indépendant The Exit 8, le deuxième long métrage de Genki Kawamura repose sur une idée minimaliste. Pas de monstre, pas de station hantée ni de mystérieux tueur. Seulement un couloir blanc, sept affiches, quelques portes et un passant en chemise blanche que l’on croise encore et encore. Sur le papier, difficile d’imaginer de quoi remplir une heure et demie de cinéma. Pourtant, pendant une bonne partie du film, la formule fonctionne remarquablement bien.

Il y aura un changement a Chatelet

Cherchez l’erreur

La première bonne surprise d’Exit 8, c’est sa capacité à rendre inquiétant un endroit familier. Avec ses murs blancs, ses panneaux publicitaires, son éclairage artificiel et ses bandes de carrelage jaune, le couloir ressemble à n’importe quel passage souterrain d’une grande station. Rien de franchement menaçant, et pourtant, Genki Kawamura tire admirablement parti de cette simplicité, à commencer par une ouverture particulièrement réussie. Le film débute sur un long plan-séquence en caméra subjective, au milieu d’un wagon puis d’une station bondée, tandis que le Boléro de Ravel accompagne les déplacements du protagoniste à travers ses écouteurs. Nous avançons avec lui, entendons sa respiration, les conversations environnantes et les sonneries de son téléphone. Une manière efficace de nous placer immédiatement dans sa peau.

Lorsque la caméra finit par se détacher du personnage, le réalisateur conserve cette approche sensorielle. Il glisse le long des murs, accompagne les déplacements, s’attarde sur des éléments apparemment insignifiants et joue constamment avec les perspectives. La répétition des mêmes plans installe une tension particulière. Nous finissons par connaître ce couloir aussi bien que notre propre appartement, mais le moindre changement suffit à nous faire douter. Cette affiche était-elle placée exactement à cet endroit ? Le spectateur devient lui-même un inspecteur de la signalétique du métro, traquant les anomalies et anticipant les pièges. Le travail sonore, entre bourdonnements, bruits de pas et silences pesants, achève de transformer cet environnement aseptisé en véritable piège mental. Le résultat est souvent fascinant, parfois franchement anxiogène, sans que le réalisateur ait besoin de multiplier les effets faciles.

C’est sur ce terrain que l’adaptation du jeu vidéo se révèle la plus intelligente. Kawamura ne cherche pas à transformer artificiellement son matériau d’origine en grand spectacle horrifique. Il en conserve la mécanique et l’ambiance, tout en comprenant qu’il existe une différence essentielle entre parcourir ce couloir avec une manette et regarder quelqu’un d’autre le faire. Pour éviter que son film ne ressemble à une interminable partie de jeu vidéo regardée sur Twitch, il renouvelle son dispositif en modifiant les points de vue et en s’intéressant à d’autres personnages enfermés dans ce labyrinthe. Le changement de perspective à mi-parcours constitue d’ailleurs l’une de ses meilleures idées. Il laisse entrevoir un univers plus vaste, avec ses propres victimes et des règles qui semblent dépasser le simple parcours du protagoniste.

Malheureusement, ces possibilités ne sont jamais exploitées aussi loin qu’on aurait pu l’espérer. Les personnages secondaires apparaissent davantage comme des éléments nécessaires au fonctionnement du récit que comme de véritables individus. Ces ouvertures enrichissent momentanément le concept, avant que le scénario ne revienne à son cheminement principal. À croire que le réalisateur lui-même n’ose pas trop s’éloigner de son couloir. La répétition finit alors par révéler ses limites : les premières anomalies suscitent une véritable curiosité, mais leur accumulation produit progressivement un effet moins surprenant. On continue à apprécier les trouvailles visuelles, tout en sentant que le procédé commence à s’essouffler. Le film ne devient jamais franchement ennuyeux, mais l’excitation des premières minutes laisse peu à peu place à une question plus terre à terre : quand va-t-on enfin atteindre cette fichue sortie ?

Un métro peut en cacher un autre

Conscient qu’il ne peut pas se contenter d’aligner les anomalies pendant toute la durée du film, Kawamura choisit de donner à son labyrinthe une dimension plus personnelle et morale. Le personnage principal n’est pas simplement un voyageur malchanceux. C’est un homme qui apprend qu’il pourrait devenir père et qui ne sait pas comment accueillir cette perspective. Dès les premières scènes, son attitude face à une agression dans le métro révèle d’ailleurs une difficulté plus générale à prendre position. Il observe longuement mais préfère détourner le regard. Ce comportement trouve un écho intéressant dans les règles du labyrinthe : pour en sortir, il doit désormais regarder attentivement ce qui l’entoure, reconnaître ce qui ne va pas et prendre une décision. Mais pour autant  repérer une anomalie ne suffit pas toujours à y remédier.

Le couloir devient alors une représentation assez transparente de son existence. Il avance, hésite, revient sur ses pas et se retrouve toujours au même endroit. La métaphore n’a rien de particulièrement original, mais elle possède une certaine cohérence avec le dispositif. La question de la paternité lui donne également une dimension plus intime. Devenir père, ce n’est pas seulement accepter une responsabilité supplémentaire, c’est aussi devoir protéger quelqu’un, lui transmettre des valeurs et lui offrir des repères. Or, comment devenir un modèle lorsqu’on a soi-même le sentiment de n’en avoir jamais eu ? Comment enseigner à un enfant le courage d’agir lorsqu’on préfère détourner les yeux devant les difficultés ? À cette incertitude s’ajoute une angoisse plus profonde, celle de disparaître, de mourir et de ne plus être là pour le protéger. La paternité confronte ainsi le personnage à sa propre fragilité, à l’idée qu’il ne pourra pas toujours contrôler les événements ni garantir la sécurité de ceux qu’il aime. Le labyrinthe prend alors les allures d’un purgatoire personnel, dans lequel il doit apprendre à avancer malgré ses peurs plutôt qu’attendre qu’elles disparaissent.

Cette lecture intime se double d’une dimension sociale intéressante. Avec ses voyageurs silencieux, tous vêtus de noir, ses regards absorbés par les écrans , le métro représente un quotidien urbain dans lequel chacun semble avancer sans véritablement regarder les autres. Le passant que l’on croise inlassablement ressemble d’abord à un PNJ condamné à accomplir éternellement le même trajet. Dans cet environnement impersonnel, les individus finissent par devenir aussi interchangeables que les affiches publicitaires qui ornent les murs. L’agression du début prend alors une signification particulière : le protagoniste n’est pas le seul à détourner le regard, il appartient à un monde où l’indifférence est devenue une habitude . Kawamura esquisse ainsi le portrait d’une société où chacun poursuit son chemin en espérant que les problèmes des autres ne viendront pas interrompre sa propre routine. Une attitude qui devient plus difficile à défendre lorsqu’il s’agit de transmettre des valeurs à un enfant.

Le problème n’est donc pas tant ce que le réalisateur cherche à raconter que la manière dont il s’y prend. À mesure que le film progresse, les symboles deviennent de plus en plus insistants, et le mystère du couloir se transforme progressivement en chemin initiatique dont on devine assez facilement la finalité. Et comme tout cela est traité avec la subtilité d’un marteau-piqueur, difficile de ne pas regretter l’étrangeté des premières minutes.

Reconnaissons à Kawamura l’ambition de construire un récit intime sur la responsabilité et la transmission plutôt qu’un simple copier-coller du jeu. Le souci, c’est que cette construction intellectuelle ne se traduit jamais par une émotion véritablement convaincante. Kazunari Ninomiya livre pourtant une interprétation solide, notamment dans sa manière de traduire physiquement l’angoisse et l’épuisement. Sa respiration difficile, liée à son asthme, et  son désarroi donnent une réalité  palpable à cet enfermement. Le caractère effacé de son personnage peut d’ailleurs se comprendre comme un héritage du jeu vidéo, dont le protagoniste doit rester suffisamment neutre pour que chacun puisse se projeter à sa place. Mais ce choix devient problématique lorsque le scénario cherche à nous émouvoir à travers son histoire personnelle. Le film lui attribue des peurs, des remords et des décisions à prendre, sans parvenir à lui donner une véritable épaisseur humaine. On comprend ce qu’il traverse, mais on ressent beaucoup moins ce qu’il éprouve.

Cette faiblesse devient particulièrement visible dans la dernière partie, lorsque le film privilégie une résolution émotionnelle assez attendue au détriment du mystère fantastique. Il serait néanmoins injuste de considérer cette conclusion comme totalement dépourvue d’intérêt. En suggérant que trouver une sortie ne signifie pas nécessairement échapper à ses problèmes, Kawamura défend une idée assez juste : prendre ses responsabilités ne garantit ni le bonheur ni la disparition des souffrances. Accepter de devenir père ne signifie pas savoir comment protéger son enfant de tous les dangers, encore moins pouvoir lui promettre d’être toujours présent. Il s’agit plutôt d’accepter cette incertitude et de choisir malgré elle. Cette interprétation donne une cohérence à la fin, sans suffire à la rendre bouleversante. Pendant une bonne partie du film, Kawamura nous demande d’observer chaque détail et de chercher ce qui se cache derrière les images, avant de nous proposer une métaphore tellement évidente qu’elle ne laisse finalement plus grand-chose à découvrir.

Qu’est ce que c’est que cette …

Conclusion

Exit 8 fascine par sa mise en scène, capable de transformer un simple couloir de métro en espace anxiogène, mais convainc beaucoup moins lorsqu’il cherche à donner une portée émotionnelle à son dispositif. Genki Kawamura réussit à faire du regard une mécanique de suspense particulièrement efficace, avant de lui attribuer une dimension morale dont la signification finit par devenir trop évidente. Le film conserve néanmoins une véritable singularité, ainsi qu’une réflexion intéressante sur la responsabilité et la peur de ne pas être à la hauteur de ceux que l’on est censé protéger. Une œuvre visuellement remarquable, mais dont on aurait aimé que l’ambition narrative s’accompagne d’une émotion plus profonde.

Comme quoi, trouver la sortie ne signifie pas nécessairement être arrivé quelque part.

Les +

  • Un concept minimaliste particulièrement efficace.
  • Un remarquable travail sur les cadrages, les perspectives et l’ambiance sonore.
  • Une adaptation qui comprend les mécanismes du jeu vidéo et implique le spectateur.
  • Quelques changements de point de vue bienvenus.

Les –

  • Une dimension psychologique trop appuyée pour réellement émouvoir.
  • Un personnage principal qui peine à dépasser sa fonction symbolique.
  • Des pistes narratives intéressantes mais insuffisamment exploitées.
  • Une résolution prévisible qui affaiblit le mystère initial.

Et avec ceci ?

Cube: Un film de Vincenzo Natali (1997)

Six inconnus se réveillent dans une structure composée de salles identiques, dont certaines renferment des pièges mortels. Un classique du fantastique claustrophobique, où la géométrie devient une question de survie, et chaque erreur d’observation coûte plus cher qu’un retour au niveau zéro.

La Route: un roman de Cormac McCarthy (2006)

Dans un monde dévasté, un père et son fils avancent vers un avenir incertain. Derrière ce voyage désespéré se cache une question qui traverse également Exit 8 : que peut-on transmettre à son enfant lorsqu’on sait qu’on ne sera pas toujours là pour le protéger ? Un chef d’œuvre absolu , a découvrir comme tout le reste de l’œuvre de l’auteur.

The Exit 8:un jeu de KOTAKE CREATE (2023)

À l’origine du long métrage, une expérience indépendante aussi courte qu’obsédante. Dispo sur la plupart des plateformes , ce jeu court de 2 heures environ , va atteindre les 3 millions de téléchargement le mois dernier

Platform 8: un jeu de KOTAKE CREATE (2024)

Après les couloirs du métro, place à une rame de train avec des passagers pas toujours rassurants. Cette suite reprend le principe des anomalies en le faisant évoluer, avec des situations plus directement menaçant. Aussi interminable et malaisant qu’un voyage Paris – Clermont avec la SNCF.

En boucle: un film de Junta Yamaguchi (2023)

Dans une auberge traditionnelle japonaise, employés et clients découvrent que les deux mêmes minutes se répètent indéfiniment. À partir de cette idée simple, Junta Yamaguchi construit une comédie fantastique inventive, où chaque répétition apporte son lot de surprises. Bien plus abouti qu’ Exit 8, le film transforme un espace familier en terrain de jeu, mais préfère l’humour et la fantaisie à l’angoisse. Préférons le titre international, River .

Un jour tu auras ton Pass Navigo, petit

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