
J’ai été réellement séduit par la plume de Benjamin Lupu lorsque j’ai découvert le premier tome de sa duologie Le Solstice des ombres, Soeurs de Haine. De la dark fantasy française de grande qualité, et je me devais donc de lui poser quelques questions !
Comment as-tu conçu cet univers de dark fantasy médiévale ? Quels ont été les premiers éléments qui t’ont permis de l’imaginer ?
Une base assez détaillée existait déjà car c’est un univers que j’ai déjà emprunté aussi bien en roman qu’en jeu de rôle. Cette base m’a apporté les cultures, les croyances et une géographie.
À partir de ce substrat, j’ai travaillé à imaginer l’époque durant laquelle se déroule le Solstice des ombres. Je savais que les romans allaient raconter la bascule d’une guerre de religion imaginaire telle que la France a pu en vivre au XVIe s (mais dans un contexte totalement différent). C’est une guerre totale. Elle ne demeure pas strictement sur le plan religieux. C’est aussi une guerre civile, familiale, économique ponctuée de d’instants traumatiques dont le massacre de la Saint Barthélémy qui demeure encore très fort dans notre mémoire collective. Ce qui m’est venu en premier est justement cet événement emblématique (qui donne le nom au diptyque). Ensuite, j’ai travaillé sur trois aspects : un pseudo-contexte historique, une religion imaginaire et magique porteuse de symbolisme et enfin les acteurs de chaque parti avec au centre les personnages que j’allais mettre en scène. Le décor était planté, l’histoire pouvait commencer.

Tu développes tout un système de dénominations dans ce premier roman, qui peut d’ailleurs s’avérer complexe (saer’vi,…). Pourquoi avoir ajouté cette complexité linguistique à ton univers ? Et comment l’as-tu créée ?
Écrire de la fantasy, c’est jouer avec la familiarité. J’ai conscience que le vocabulaire importe et peut représenter une barrière. Mais bon, j’assume car je recherche l’immersion en terre étrangère. C’est cet imaginaire que me nourrit et me pousse à écrire. Je n’ai pas de difficulté à me dire que je ne comprends pas tout, à laisser faire mon intuition. C’est aussi pour cela que je voyage. Ce sont des moments où des couleurs, des odeurs, des nourritures, des coutumes s’imposent à moi et il se trouve que je suis très sensible aux langues ainsi qu’à la musique. J’apprécie particulièrement la sensation où j’entends quelque chose pour la première fois. (Le plaisir de la compréhension vient dans un second temps.) Donc, assez naturellement, je cherche à la recréer.
Par contre, je ne suis pas linguiste. Je fais donc en sorte que les mots aient une sonorité évocatrice et que le vocabulaire conserve une cohérence à laquelle les lectrices et les lecteurs puissent s’habituer et finalement s’approprier. Enfin les mots ont aussi une valeur narrative. Ils participent à la fabrique de l’univers. Par exemple, dans le cadre du Solstice des ombres, les mots vaeks qui perdurent dans l’hyrdrian sont un héritage d’un passé lointain. C’est une langue morte, un peu à l’image du français dans le vocabulaire anglais moderne. Ces mots rattachent les personnages à leur passé et ils ont aussi une fonction sacramentelle qui peut faire penser au latin.
3/ La religion a un rôle capital au cœur de ton histoire. Était-ce une volonté de ta part de faire un roman reprenant un certain nombre de codes de la religion chrétienne médiévale ?
Ce choix découle directement de l’inspiration des guerres de religion françaises du XVIe s et des hérésies chrétiennes du Xie, XIIe et XIIe s.
J’avais besoin de recréer une emprise religieuse crédible sur les mentalités des personnages du Solstice des ombres, cette sorte de croyance profonde et acceptée propre à cette époque. Ça me permet aussi d’utiliser des archétypes bien connus : le prêtre, le moine, le chevalier saint, mais à ma sauce. J’espère qu’il y a un plaisir à les redécouvrir avec dans un contexte complètement différent.
C’est aussi un choix narratif car cela résonne auprès des lectrices et lecteurs. Beaucoup d’entre eux me parlent de l’adaptation du Nom de la rose par Jean-Jacques Annaud. Ça me permet de créer une familiarité.

Question subsidiaire : Que dirais-tu à un lecteur qui n’a jamais lu un de tes livres, pour le convaincre de se plonger dans un de tes univers ?
J’aime vous plonger dans des histoires où des personnages sont confrontés à des événements profondément singuliers dans des univers fictifs denses et fouillés – immersifs. J’espère que mes livres sont des voyages lointains. Avec mes héros, vous pourrez aussi bien vous retrouver dans un Paris de la Belle-Époque enlevé, drôle et plein de magie, que dans une Istanbul alternative soumise à un féroce jeu d’espions que plonger dans l’univers violent d’une guerre de religion archaïque.
