Entretien avec André-François Ruaud, directeur des Moutons électriques

http://www.daylonmw.com/
http://www.daylonmw.com/

eMaginarock : Bonjour André-François, et merci de prendre quelques minutes pour répondre à nos questions. Pourrais-tu tout d’abord te présenter et nous expliquer comment tu en es venu à l’édition, et à la direction des Moutons électriques ?

André-François Ruaud : J’aime bien cette expression, « en être venu à l’édition », comme s’il s’agissait d’un destin funeste et répréhensible… Eh bien je l’avoue, dés mon plus jeune âge j’ai filé sur la mauvaise pente, puisque j’ai effectué des études de « métiers du livre », tout en commençant en parallèle à bosser un peu pour des dealers de lecture tels que Denoël, Fiction ou Ère comprimée. De fil en aiguille, je suis devenu libraire, tout en faisant des fanzines et en publiant çà et là, aussi bien des articles que des romans, des albums jeunesse, des anthologies, des essais… et puis lorsque le boulot de libraire a commencé à sérieusement me peser, ne sachant rien faire d’autre que vendre ou faire des livres, que voulez-vous, je suis devenu éditeur. C’était fin 2003, et c’était avec une bonne poignée d’amis le début de l’aventure des Moutons électriques.

M. : Les Moutons électriques est une des maisons les plus reconnues actuellement sur le marché de la SFFF notamment pour la qualité des textes. Comment choisis-tu tes textes, car tu dois sûrement en recevoir énormément ?

A.-F. R. : Nous n’en recevons pas tant que ça — en tout cas, pas dans la qualité que nous recherchons. Par exemple, sur trois ou quatre manuscrits reçus par semaine, en treize années d’édition nous n’avons pu en retenir que six, malheureusement : les manuscrits reçus par la Poste sont rarement du niveau nécessaire (mais Jaworski est arrivé par la Poste !). Et comme la création francophone est notre démarche principale, trouver des auteurs est un travail constant, nous approchons des écrivains ayant déjà publié en micro-édition, ou bien nous suivons des personnes qui nous semblent prometteuses, ou encore par réseau on nous conseille tel ou tel projet, vraiment les sources sont multiples. Par exemple, nous sortons en février le premier roman d’une proche collaboratrice, que nous avons encouragé à se mettre à la fiction et qui a trimé durant trois ans sur son texte — le résultat est splendide, un roman majeur ! (Il s’agit des Papillons géomètres de Christine Luce) Un autre exemple, Alex Nikolavitch avait publié plusieurs excellents essais chez nous, le sachant scénariste de BD nous lui avons demandé si se mettre au roman lui dirait : ainsi est né Eschatôn, et il bosse en ce moment sur une fantasy urbaine autour de Peter Pan. Nous essayons d’être fidèles à nos auteurs, de les suivre, de réellement créer tout un mouvement de création d’une littérature de l’imaginaire qui, avant tout, est une littérature. Donc nos choix, eh bien ce sont ceux que nous dicte naturellement notre exigence. Être éditeur, c’est faire confiance à son « nez », savoir ce que l’on veut et en créer les opportunités, en poussant les auteurs, en les faisant travailler et retravailler si nécessaire, en suggérant des pistes thématiques, en cherchant sans cesse de nouveaux talents…

9782361833138couv

M. : Quel est le programme des prochains mois pour les Moutons ? Quelles seront tes sorties phare ?

A.-F. R. : En janvier, nous avons un défi tout neuf pour nous : lancer une autrice américaine, donc en traduction, alors que d’habitude nous ne faisons que de la création francophone. Pour moi, Lisa Goldstein est ni plus ni moins qu’une voix majeure de l’imaginaire, et il m’a semblé que nous pourrions la « porter » comme nous portons nos auteurs de langue française. Sombres cités souterraines est donc son premier roman chez nous, il sera suivi quelques mois plus tard par Amaz (en poche Hélios) puis, un an après le premier, par la traduction de Walking the Labyrinth. Avec ainsi trois romans en un an, nous espérons montrer à quel point Lisa Goldstein est une écrivain formidable, vraiment à découvrir. En février, j’ai déjà évoqué des Papillons géomètres de Christine Luce, en qui nous croyons énormément. Et puis ensuite : Nathalie Dau en mars, deux actualités de Mathieu Rivero en avril (vous verrez ça), Cédric Ferrand et Chloé Chevalier en mai… Toute notre année est ponctuée d’auteurs formidables, aux œuvres fortes. Nous allons mettre également les bouchées doubles au niveau des sorties numériques, avec outre nos nouveautés, des publications d’Ayerdhal, Dominique Douay, Roland C. Wagner, Michel Pagel, Léon Groc, Léon Sazie, Karin Boye, pas mal d’essais, et même le Panorama, divisé en trois fichiers numériques.

M. : L’un de tes gros coups de cœur 2016 a été le premier tome de Nathalie Dau, Source des Tempête. Que peux-tu nous dire sur le tome 2, car je sais de source sûre que tu l’as entre les mains.

A.-F. R. : Le tome 2 du « Livre de l’ Énigme » s’intitule Bois d’Ombre. Qu’en dire ? Que les qualités de Nathalie Dau continuent de s’y déployer à merveille, avec une narration à la fois très sombre et très touchante, et ce qui fait toute la différence, toute la force de ce qu’elle écrit au-delà d’une fantasy médiévale, à savoir la vérité de ses personnages, la subtilité des psychologies, on est à la fois dans de l’aventure magique très prenante et dans des thématiques formidablement personnelles et nuancées.

M. : Tu as lancé, il y a quelques semaines une politique de souscription auprès des lecteur pour les prochaines parutions des Moutons, un peu comme un abonnement. Quels sont les premiers retours que tu as pu avoir sur cette idée innovante sur ce marché ?

A.-F. R. : L’idée, ce serait de rapprocher un peu les lecteurs de l’éditeur. Nous visons au grand maximum une cinquantaine de ces abonnements-souscriptions, qui vont nous aider dans notre effort de création. Pas mal de labels de musique font cela, en revanche je crois qu’en édition ça ne se faisait plus trop, depuis les adhésions à L’Association. Franchement, les retours sont très enthousiastes, réellement positifs. On propose d’expédier 6 romans en 6 mois, plus un beau cadeau exclusif (un tirage limité), le tout avec une économie pour les abonnés de plus de 60 euros. De quoi nous faire un peu de trésorerie, le « nerf de la guerre », pour faire face plus aisément à certains frais que nous avons très en amont de la facturation aux libraires, par exemple les jeux d’épreuves. Un petit coup de pouce militant, disons.

9782361833114couv

M. : Comment vois-tu le marché de l’édition actuellement ? Plus particulièrement celui de la SFFF ?

A.-F. R. : Je n’ai pas assez de chiffres pour en juger, et je ne peux considérer les choses que depuis ma petite lorgnette. Disons que je remarque que les Moutons électriques sont leaders dans le domaine de la création francophone, d’assez loin, et c’est notre fierté. Sinon, nos ventes se maintiennent plutôt bien — mais on peut toujours espérer progresser encore, n’est-ce pas ? Il ne faut jamais oublier qu’une maison d’édition indépendante, c’est quelque chose de très fragile. Rien n’est jamais réellement acquis. Alors, le marché : sa grande faiblesse, c’est le nombre trop peu élevé de très bons vendeurs de nos genres, il pourrait y avoir tellement plus de librairies avec un vrai rayon d’imaginaire. L’espoir, c’est que la marge de progression possible dans ce domaine est incroyable. Dés qu’un libraire compétent s’installe, son rayon explose. Il faudrait vraiment parvenir à ce que la librairie française sorte de l’idéologie classique, du mépris ou de l’ignorance culturelle pour les littératures de l’imaginaire, il y a tellement à faire, tellement à développer.

M. : Comment envisages-tu l’avenir pour les Moutons ? Le pré s’annonce-t-il verdoyant ?

A.-F. R. : Prudence et confiance, à la fois. Il me semble que notre travail s’impose peu à peu, qu’est lentement reconnue notre passion pour des littératures de l’imaginaire où « populaire » rime avec « qualité », où « livre papier » rime avec « exigence esthétique ». Pour moi, c’est cela le métier d’éditeur : travailler sur la durée, calmement.

M. : Merci d’avoir pris le temps de répondre à ces questions et à très bientôt au détour d’un salon ou d’une lecture, et bon courage pour début 2017 !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *