Mordre le bouclier – Justine Niogret

niogretmordrelebouclierJustine Niogret avait laissé son héroïne, Chien, en bien piteux état en fin de Chien du Heaume, et ses chances de survie, paraissaient bien minces. Avec cette suite intitulée Mordre le bouclier, l’auteur confirme sa place au sein de la horde grandissante des auteurs de la fantasy française et décroche d’ailleurs à ce titre le Prix Elbakin et le Prix européen des Utopiales pour le meilleur roman de l’année 2012. Il faut convenir que la quatrième de couverture est déjà, à elle seule, une belle invite à l’aventure :

Pour détourner Chien des sombres pensées qui l’animent depuis qu’elle a perdu la plupart de ses doigts, Bréhyr entraîne la guerrière dans sa propre quête de vengeance. Sa prochaine victime compte parmi les croisés partis libérer la Terre Sainte. En remontant la piste de merde et de sang laissée derrière elles par ces hordes de chevaliers désargentés, les deux femmes croiseront la route de Saint Roses, un homme de bien brisé par le siège de Jérusalem et les horreurs qu’il y a vues, et celle de la Petite, qui n’a confiance qu’en son arbalète.

Comme il est dit dans le préambule de cette chronique, nous avions quitté une Chien bien entamée qui, ayant perdu la majeure partie de ses doigts, se retrouvait sans défense.  Nous la retrouvons en voie de cicatrisation et sa reconstruction tant morale que physique est peu mise en avant. D’autre part, j’ai été surpris de l’absence de réaction, voire de la clémence, du maître du castel de broe que l’auteur n’évoque que très succinctement, alors que Chien avait trucidé son épouse, une petite peste dont l’élimination était au demeurant une pure jubilation pour le lecteur. Seul le passage à un autre tome permet ce genre d’omission dans la trame narrative générale.

Contrairement à Chien du heaume, le préambule n’est pas une aventure détachée de la trame qu’on a du mal à situer dans le temps, mais vous aurez une petite surprise en toute fin du présent volume qui répondra à certaines questions restées en suspens… dont celle-ci. Ce préambule donc, en accordant une place particulière non à Chien mais à Bréhyr est une réussite qui permet de se décaler par rapport à la quête d’identité qui tourmente Chien. D’autre part, il n’y a plus ici de narrateur omniscient qui imprime un ton décalé au récit et qui disparaît sans explication en plein milieu de l’histoire. Avec Mordre le bouclier, nous avons un ouvrage de maturité où le style que j’avais déjà énormément apprécié dans Chien du heaume peut s’épanouir et, pour ma part, je pense que la nouvelliste d’exception qu’est Justine Niogret nous prouve qu’elle n’a pas à rougir face aux auteurs déjà établis dans le format long en fantasy.

La classique quête d’identité n’est pourtant pas écartée de la narration. C’est d’ailleurs en promettant à Chien de l’amener à sa mère que Bréhyr emporte la décision de cette dernière à se joindre à elle dans sa quête de vengeance. Enlevée enfant, abusée par un groupe d’hommes qu’elle n’a eu de cesse d’éliminer les uns après les autres, il ne reste plus à Bréhyr qu’un seul d’entre eux à tuer pour que sa vengeance soit consommée. Ce dernier a pris l’habit de croisé et c’est une bonne occasion pour Chien de changer d’air avant que le statu quo qu’on observe au castel de broe en début de récit ne se gâte.

Ce sera également l’occasion pour Chien de réapprendre à manipuler sa hache avec le doigt d’acier que son ami le forgeron de broe lui a fabriquée. Nous retrouvons d’ailleurs ce doigt sur la couverture que nous devons à Johan Camou. D’une grande sobriété, cette illustration nous fait immanquablement penser à une nature morte où sont mises en scène la prothèse de Chien ainsi que sa hache, qui la rattache à ses origines. Les détails sont soignés et me rappellent, comme j’ai pu le comprendre lors d’une table ronde à laquelle j’avais pu assister, que Justine Niogret s’implique personnellement dans son œuvre en pratiquant, entre autres, l’art exigeant de la forge.

Chien trouvera-t-elle enfin le repos ? Ses racines lui seront-elles restituées ? Les aventures des deux femmes sur les chemins de la Terre Sainte vont leur permettre à l’une et l’autre de se construire un avenir à défaut d’avoir un passé pour l’une et pour enfin s’alléger du poids d’un passé tourmenté pour l’autre. Il ne s’agit pas ici d’un pèlerinage, mais nous verrons une certaine rédemption se réaliser durant ce long  voyage. Comme le dit l’adage, c’est la route qui nous grandit et non le fait d’atteindre l’objectif. Richement documenté, l’expression remarquable et la construction du récit font de Mordre le bouclier un roman de fantasy d’une qualité qu’on ne trouve que trop rarement dans la production du genre. Pour un deuxième roman, c’est un coup de maître que les jurys de nombreux prix n’ont pas manqué de fort justement récompenser.

J’ajoute qu’en fin de volume, nous avons trois perles. Tout d’abord un petit lexique que l’auteur a constitué et qui nous montre qu’elle ne manque pas d’un humour corrosif et percutant. La postface a été rédigée par Jean-Philippe Jaworski et il nous en fait une étude du texte mettant en valeur histoire, mythes et construction des personnages. Je dois reconnaître que, par méconnaissance ou simple désir d’être un lecteur qui se laisse porter, je n’avais pas perçu tous les niveaux que Justine Niogret mettait à ma disposition dans cette œuvre. On n’en ressort que plus admiratif encore. Enfin, l’auteur nous parle de son sens de l’ouvrage, de la belle ouvrage, et il est rassurant de se dire que de tels auteurs existent encore et que leurs œuvres à venir sont assurément de belles promesses de lectures passionnantes.     

Mordre le bouclier
Justine Niogret
Couverture : Johan Camou
Editions J’ai lu
Collection Fantasy
2013

6,00 €

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