« Au cœur de l’espace, la Flotte vole éternellement, à la recherche des précieuses ressources minières qui lui permettent de survivre.
Enchaîné comme des milliers d’autres au plus profond de la Cale d’un de ses Vaisseaux, un garçon dessine et reçoit les enseignements d’un vieil homme. Jusqu’au jour où, son talent ayant été remarqué par les habitants des étages supérieurs, il est amené auprès d’une femme qui lui annonce qu’il ne fait plus partie des enchaînés. Il a désormais la chance de pouvoir étudier à l’université du Vaisseau, aux côtés de l’élite.
Ensemble, ils apprendront à comprendre la nature des chaînes qui les entravent tous deux et à libérer les esprits de ce monde. » (Présentation de l’éditeur)
Les vaisseaux d’United Mining hantent l’espace, manifestement sans autre but que d’exploiter les ressources minières des astéroïdes. Dans ces vaisseaux générationnels, les sociétés ont pris une forme particulière. En bas, dans la Cale, les enchaînés, des sortes d’esclaves. Tout en haut, ceux qui n’ont aucun artefact de caste, les légers. Entre les deux, les enchevillés, porteurs d’un bracelet technologique. Dans la Cale d’un de ces navires spatiaux, un garçon est remarqué pour ses dessins : il bénéficiera de l’ascenseur social pour rejoindre les strates supérieures, celles des élites. Il y bénéficiera d’un programme universitaire destiné à affiner la Pratique, qui est dévolue à la connaissance. L’Horizon sera celui d’un monde planétaire perdu, mais aussi celui du visible, du sensible, du perceptible par l’esprit. La Chaîne, ce sera celle de la société, celle de la technologie, mais aussi toute forme de liens, ceux qui, parfois simultanément, asservissent et libèrent.
On le devine : à travers le vernis de science-fiction, c’est une fois de plus le monde contemporain que la fiction interroge. Il n’est pas difficile de voir dans cette histoire de Cale une stratification semblable à celle d’un navire, d’un immeuble, d’un quartier, du tissu urbain d’une ville. Rien que de très classique : il y a forcément dans toutes ces histoires de vaisseaux générationnels dont les sociétés se modifient au fil du temps des liens forts avec la société d’origine, et ces modifications sont forcément révélatrices de ce que sont ces sociétés d’origine – les nôtres. Les sociétés dérivées dans ces vaisseaux peuvent avoir des aspects plus évolués ou au contraire régressifs, peuvent être modifiées sous l’effet de facteurs qui n’existaient pas sur terre. Il sera donc toujours possible d’y voir– que cela fasse à l’origine partie du projet littéraire ou non – une critique, une mise en lumière, des dénonciations, des propositions quant aux sociétés contemporaines.
Et c’est là où le bât blesse. Parce que la science-fiction ne date pas d’hier et la thématique des vaisseaux générationnels non plus. Parce qu’en allant chercher dans les collections de genre, y compris dans les collections pour enfants des années soixante et soixante-dix, et peut-être même avant, on trouvera facilement de tels récits, qui n’ont rien à envier à des ouvrages comme La pratique, l’horizon et la chaîne. Des ouvrages qui très vraisemblablement étaient écrits avec des intentions différentes : d’abord une histoire, une histoire prenante, et ensuite le sens et la critique sociale, voire le message, qui coulaient de source. En adoptant une démarche inverse – Samatar, l’explique dans sa postface, elle part d’articles et de conférences et essaye de plaquer une histoire autour pour la mettre en scène idées et théories – elle met à la fois son univers et son histoire au second plan. C’est beaucoup, cela sent l’artifice – à commencer par le titre, qui ressemble plus à un programme ou au titre d’un article qu’à celui d’un récit – et l’ensemble peine à fonctionner. D’une part parce que les personnages peinent eux-mêmes à prendre chair, d’autre part parce que les thématiques évoquées ne sont pas particulièrement originales. Des inégalités dans les sociétés humaines, on ne va tout de même pas essayer de nous faire croire que c’est une révélation. Quant à la question de savoir si la connaissance apporte le changement, elle n’a rien non plus de très nouveau, et ceux qui s’y intéressent ont depuis longtemps trouvé des éléments de réponse dans les livres d’histoire ou de philosophie, ou simplement en regardant autour d’eux et en échangeant avec leurs semblables.
« Il lui parla du prophète et de la Rivière de la Vie. C’était une Rivière qui était aussi une Mer et le garçon pensait qu’elle était distincte de celle qui coulait au cœur du vaisseau. Il lui dit que, bien qu’il ne comprenne pas la nature de cette Rivière, il était déterminé à la chercher où qu’elle se trouve, et que tout ce qu’il avait entrepris de dessiner faisait partie de la vocation à laquelle le prophète l’avait destiné, une Pratique qui commençait par le flux de la respiration. »
Sans vouloir faire une chronique à charge, l’arrière-plan de cette novella reste passablement imprécis : des vaisseaux parcourant l’espace pour trouver les ressources minières dont ils ont eux-mêmes besoin (ils ne semblent pas avoir d’autres besoins ce qui est étrange, et, de cette extraction minière, on ne saura rien), il est question de l’United Mining qui « dirigeait tout, approuvait les programmes universitaires, tous les cours, tous les manuels, jusqu’au moindre stylo » mais aussi d’un gouvernement (dont on ne sait rien), les vaisseaux sont en forme de roue (une forme classique dans les récits d’anticipation, pour générer ici une gravité artificielle, mais ici le centre, qui fait aussi office de cale, est également doté d’une gravité). Et hormis la cale, le reste du vaisseau ne semble avoir aucune particularité par rapport à la Terre : dans le monde d’en haut on trouve des jardins, des vergers, des pâturages, des terrains de sport, des bâtisses en construction, des gens qui promènent leurs chiens, des ouvriers dans la rue. Il y est question de campus, d’organisations étudiantes, de bourses, d’assurances. Non seulement ce n’est pas convainquant, ni même vraiment crédible, mais cela donne une impression de paresse, comme si le premier jet du récit avait été écrit dans un autre contexte, celui d’un monde contemporain, puis avait été hâtivement transposé dans un univers futur sans aucun souci de worldbuilding.
Alors, dans un monde où la vie est aussi facile, pourquoi tout un pan de la société dans des cales ? Le lecteur trouvera au troisième chapitre une tentative d’explication : « Premièrement, la rareté : espaces et ressources limités. Deuxièmement, la nécessité de maintenir l’ordre qui, lorsque les choses sont rares, est toujours menacé. Troisièmement : le surplus. Trop de gens, pas assez de choses. Résultat, une population en surnombre. Qu’allez-vous faire de tous ces gens en trop ? Si vous êtes malin, vous les transformez en entreprise. C’est ça, la Cale. » Mais quelle cohérence avec le reste ? Cette histoire d’espace manquant vient en pleine contradiction au regard de ce qui a déjà été décrit plus haut. De plus, il est difficile de concevoir comment un tel vaisseau serait incapable de réguler sa population. Enfin, les enchaînés n’ont l’air ni très utiles ni très occupés : il est question de « divers travaux » mais surtout de jours de repos, de fêtes et de dessins.
« Ce n’est pas la garçon. Ce n’est pas la femme. Ce n’est pas le prophète. C’est la trame. L’enchevêtrement. La vibration, la luminosité, l’odeur. Ce qui lie. La connaissance indivisible. »
On reste donc assez perplexe au sujet de cet ouvrage qui ne fait pas une réelle histoire mais pourrait, dans un univers plus vaste et mieux défini, composer une fraction de roman. Une novella qui de surcroit nous ressert un cliché vu mille fois, celui du gamin qui est un élu par qui le changement arrivera. « C’est l’enfant. C’est le prophète. C’est la femme. C’est le garçon », écrit Samatar. Voilà qui pourrait sortir de « Dune » ou de bien d’autres ouvrages du genre. Mais n’est pas Frank Herbert qui veut, et un tel aspect mystico-surnaturel, plaqué à un ensemble déjà bien peu cohérent, vient renforcer l’impression d’avoir affaire à une œuvre bâtie de bric et de broc par un fan maladroit qui essaierait tant bien que mal de mêler diverses influences sans jamais parvenir à en faire quelque chose d’homogène. Un aspect hétéroclite qui, jusqu’au bout, rendra difficile la pleine adhésion du lecteur.
