
De la fantasy historique, l’Espagne sous la conquête musulmane, une autrice française et un éditeur que j’adore sont autant de facteurs qui font que le roman d’Aurélie Luong, L’envol des Sables, était assuré d’être un succès pour moi. Et je me suis donc empressé de lui envoyer quelques questions au sujet de ce nouveau roman…
Après l’excellent Quand vient la horde, tu nous proposes un nouveau roman autour de la conquête arabe au VIIIe siècle. D’où t’es venue l’idée de ce roman, aux antipodes de ta première publication ? Et d’ailleurs je crois avoir compris qu’il s’agit de ton tout premier roman écrit d’ailleurs, non ?
Tout à fait, c’est le premier roman sur lequel j’ai travaillé (dès 2008), donc la question serait plutôt d’où est venue l’idée de Quand vient la Horde après celui-ci ! Pour L’Envol des sables, j’avais comme projet universitaire l’envie d’écrire un roman, ou au moins l’ébauche d’un roman (autrement dit, je voulais joindre l’utile à l’agréable). Le désir de parler de la conquête de l’Espagne m’a prise comme un coup de foudre, en regardant un documentaire sur al-Andalus et l’Espagne califale : j’ai commencé à tirer le fil de la pelote, et je n’ai pas réussi à m’arrêter depuis !
Au début très centré sur les événements historiques tels qu’ils ont été racontés par les chroniqueurs de l’époque, le roman a réellement pris corps quand j’ai cherché à comprendre qui avait pu être le général Tariq ibn Ziyad, lui qui semblait être d’origine amazighe tout en portant un nom arabe. Imaginer les bouleversements qu’il a pu traverser à son époque, réfléchir aux raisons qui l’ont poussé à changer de nom ont été ma porte d’entrée vers la culture amazighe et vers la chair qui a fait ce roman.
Choisir une période historique, même en ajoutant des éléments de fantasy, impose des recherches, de se renseigner attentivement. Comment as-tu travaillé cet aspect ?
Effectivement, c’est absolument nécessaire, d’autant plus je tenais à faire mon tout mon possible pour ne pas véhiculer d’erreurs et de clichés. Et je peux te dire que ma toute première version, celle de 2008, en est bourrée (quand je la relis, j’ai honte !).
Autant que possible, dans trois des langues qui me sont accessibles (français, anglais et espagnol), j’ai multiplié les sources et les regards. J’ai consulté beaucoup de livres consacrés à la période et aux peuples en présence, des articles universitaires, mais aussi des romans de fiction, des expositions. Je me suis rendue au Maroc et en Espagne avec le roman en tête (l’avantage de travailler sur autant d’années…), où j’ai pu voir les lieux de mes yeux, mais aussi accéder à de nouveaux textes et expositions.

L’équipe d’Argyll a également été très compréhensive sur ma volonté de représentation la plus respectueuse possible de la culture amazighe, et a fait revoir mon travail par une lectrice sensible qui a été absolument fabuleuse.
(Cela me permet de répondre par la même occasion à ta première question, concernant l’écriture d’un second roman aux antipodes du premier. Pour L’Envol des sables, la phase de recherche et de conciliations d’informations contradictoires ou inexistantes a parfois été tellement difficile, que j’ai eu envie d’écrire avec Quand vient la Horde quelque chose qui serait comme un coup de poing, un grand cri libérateur, sans contrainte – pour ce dernier point, j’ai échoué : je sais désormais qu’écrire un roman implique forcément des contraintes !)
Comment conçois-tu tes personnages ? Ahmed et Tariq sont excellents dans leurs rôles, au cœur de cette grande quête. Mais d’où tires-tu leurs caractères ? De proches ou bien viennent-ils du néant ?
Je ne m’inspire presque jamais de mes proches ou de moi-même pour mes personnages (sauf événement très précis : par exemple, mon épaule déboîtée a constitué une source très intéressante pour retranscrire la souffrance associée !), probablement parce que donner vie à des personnages n’est pas chez moi un acte de construction à proprement parler. Ils existent déjà, avec leur voix, leur caractère, leurs failles et leurs fantômes, et mon rôle consiste simplement à faire apparaître tout ça, un peu à la façon d’une paléontologue armée de ses brosses.
En revanche, une fois qu’ils sont là et que je me lance dans l’écriture du roman, je me glisse dans leur peau, j’entre en empathie totale avec eux, afin de saisir leurs réactions et leurs émotions à tout ce qu’ils vont traverser. Tout comme nous, humains, chaque phrase entendue, chaque obstacle aura forcément un impact sur eux, sur leurs tourments, sur leur façon de penser et de se projeter. On ne peut pas tout montrer bien entendu, mais il ne faut pas l’oublier, parce que c’est cela qui finit par tisser autour d’eux et entre eux une partie de la toile qui fait l’humanité, et c’est cela qui les rend crédibles et vivants.
C’est aussi ce qui fait qu’il m’est difficile de travailler sur deux romans en même temps, ou même de me lancer dans du roman choral. Je dois changer de peau, d’état d’esprit, ça donne du fil à retordre à mon équipe de maquillage imaginaire !
