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La Ville enchantée – Mrs Oliphant

Margaret Oliphant (1828-1897) est surtout connue pour les romans dont l’action se déroule dans les petites villes de son Ecosse natale. Passages in the Life of Margaret Maitland (1849), les Chroniques de Carlingford (1863-1866) d’où émerge Salem Chapel, Kirsteen (1890), sont les points saillants de l’œuvre. Ecrivain prolifique  privilégiant la description du quotidien – 98 romans, environ 50 nouvelles, des centaines d’articles, en particulier pour le Blackwood’s Edinburgh Magazine – elle fait néanmoins quelques incursions dans le surnaturel : A Beleaguered City (1880) et A Little Pilgrim in the Unseen (1882). La présente édition de A Beleaguered City – qui devrait s’intituler Une ville assiégée  et non La ville enchantée – reprend le titre et la traduction d’Henri Brémond, révisée par Jean-Daniel Brèque qui signe par ailleurs une brève note biographique sur l’auteur.

En 1871, Mrs Oliphant voyage en France et, en Côte d’Or, découvre Semur-en-Auxois, pittoresque petite ville médiévale, avec collégiale et remparts, au bord de l’Armançon: elle en fera le cadre de La ville enchantée. A l’évidence, elle connaît les règles du fantastique littéraire. Sachant  que le surnaturel – les morts de Semur-en Auxois « reviennent », quittent leur sépulture, non seulement pour hanter les vivants, mais aussi pour les expulser de leurs logis et même de leur ville – doit être soigneusement mis en scène,  elle procède à une lente et soigneuse préparation de  l’événement par une évocation amusée de la société locale occupée à ses tâches quotidiennes et banales.  Ainsi « cet écervelé de Jacques Richard » s’amuse à narguer une population dévote: « Je ne donnerais pas un sou de votre Bon Dieu. Voici le mien, je le porte avec moi. Et là-dessus il sortit de son gousset un écu. » En écho le cri poussé par une femme – « C’est plus qu’il n’en faut pour faire sortir les morts de leurs tombes ! » – cri plusieurs fois répété,  prend l’allure d’une véritable incantation qui déclenche le processus d’apparition.

Il faut en outre que plane un doute, sur la nature des faits et sur l’explication qu’il convient d’en donner, afin que le récit soit déstabilisé: par exemple en donnant tour à tour la parole à plusieurs narrateurs qui se complètent ou se contredisent. Le changement de perspective est un procédé bien connu de tous les « fantastiqueurs », de Potocki à Henri James en passant par le Fanu ou Karen Blixen. Un premier narrateur, Martin Dupin, maire de Semur, assez averti pour comprendre que « Semur n’est pas le centre de l’univers », assez vaniteux pour se donner en exemple, esprit fort qui laisse la religion au « sexe dévot »;  un second, Paul Lecamus, considéré comme « une sorte de visionnaire » homme malade, dont les jours sont comptés, et qui, de son propre aveu,  n’a de curiosité « que pour l’Invisible »; un troisième, le Comte de Bois-Sombre aveuglé par ses préjugés monarchistes; ensuite, l’épouse du maire qui perd connaissance après avoir vu surgir l’image de sa fille morte; enfin la mère de Martin Dupin qui, en désaccord total avec son fils, interprète cette invasion des morts comme un châtiment infligé à une municipalité impie. Multiples témoignages dont l’addition ne fait pas forcément une vérité.

            Le retour des morts est un thème classique: on songe à Véra de Villiers de l’Isle-Adam, à La Morte amoureuse de Poe, et à tous les revenants du vieux fonds gothique dont l’épisode de « La Nonne Sanglante » dans Le Moine de Lewis est sans doute l’exemple le plus saisissant.  Cependant, Mrs Oliphant lui donne une coloration bien particulière que souligne avec bonheur François Angelier dans un avant-propos très éclairant  consacré à « Barrès of the dead ». Pas de sarabande macabre ici, pas d’horreurs palpables, de chair putréfiée, de squelettes qui s’entrechoquent,  mais tout au contraire une sorte d’épouvante née de l’action de quelque « force indéfinissable » qui gagne tous les esprits, y compris celui du premier magistrat: « Honte sur moi! Je suis comme les autres. L’invisible me fait peur: je n’aime, je ne comprends, que ce que je touche. »

Le lecteur est en droit de s’interroger: psychose collective,  ou véritable manifestation extérieure? De quoi s’agit-il, quel est l’ennemi? :  » Rien, personne, le brouillard, le silence, les ténèbres. » Ces ténèbres qui, comme dans les romans de Mrs Radcliffe ou de Mrs Yorke, sont le lieu de tous les possibles, puisque les humains eux-mêmes ressemblent à « une procession de fantômes » en subissant « la pression d’une invisible multitude. » Evocation de l’indéterminé, de l’insaisissable: Mrs Oliphant a trouvé le registre fantastique qui lui convenait, dans le cadre bien précis d’une apologétique chrétienne douce et rassurante, puisque c’est « par amour » que les morts sont revenus sur terre.

La double caution de Maurice Barrès pour l’introduction et de son ami le jésuite Henri Brémond pour la traduction (première édition française en 1911) n’est donc pas une surprise. Le retour au réel se fait rapidement, cette merveilleuse interruption de la vie ordinaire est vite oubliée « comme si elle n’avait jamais été », les vivants, retournent à la case départ, et selon un schéma simpliste, les hommes à leurs querelles mesquines et les femmes à leurs dévotions.  Maurice Barrès écrit de l’art de Mrs Oliphant qu’il « peut être mis en parallèle avec la perfection d’un Théophile Gautier dans La Morte amoureuse. » Sans être aussi enthousiaste on se laisse prendre au charme suranné d’un récit crépusculaire et un peu désabusé où le surnaturel est convoqué, en vain semble-t-il, pour réformer la nature humaine.

Avec la collection « Baskerville », les éditions « Rivière blanche » souhaitent faire redécouvrir aux lecteurs « les chefs d’œuvre d’une époque baptisée l’âge d’or des conteurs, qui s’étend des années 1880 au déclenchement de la Grande Guerre ». Ce roman de Mrs Oliphant, depuis longtemps introuvable, en constitue le premier volume : un excellent choix en prélude à des œuvres d’autres auteurs ( Robert Barr, Grant Allen, Richard Marsh, Marie-François Goron et Emile Gautier, Vladimir Odoeivski, George Griffith) que nous espérons chroniquer prochainement dans ces pages.

La Ville enchantée

Mrs Oliphant

Traduction de l’anglais par Henri Brémond, révisée par Jean-Daniel  Brèque

Couverture de Daniele Serra

Collection Rivière Blanche

Black Coat Press éditions

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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