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Curios – Richard Marsh

Le très britannique Richard Marsh n’est pas tout à fait inconnu du lecteur français puisque les amateurs de littérature fantastique ont déjà pu lire un de ses romans paru aux Nouvelles Editions Oswald en 1987 et repris chez Joëlle Losfeld tout juste dix ans plus tard, avant d’être réédité une nouvelle fois en 2006 : « Le Scarabée », récit horrifique et victorien qui, malgré quelques longueurs, fit les délices de plus d’un amateur de genre. Mais la majeure partie de son abondante production – plusieurs dizaines de romans et quelques recueils de nouvelles – est restée inconnue de ce côté-ci de la Manche. C’est donc à un de ces regrettables oublis dont la littérature est féconde que Jean-Daniel Brèque vient arracher les fameux « Curios » de Richard Marsh, lesquels méritaient amplement d’être portés à la connaissance du profane.

C’est entre 1898 et 1915 que sont publiées en langue originale ces nouvelles, que ce soit dans le fameux The Strand Magazine (célèbre pour avoir publié « Le Chien des Baskerville » de Sir Arthur Conan Doyle, mais aussi les récits composant « Les Exploits du Colonel Clay » de Grant Allen, que nous avons précédemment chroniqué dans ces pages) ou dans d’autres  supports tels que The Academy ou le Harmsworth Monthly Pictorial Magazine. C’est donc tout à la fin du dix-neuvième siècle que naissent Tress et Pugh, qui seraient deux parfaits gentlemen – distingués, capables de citer Shakespeare et Samuel Johnson, et suffisamment aisés pour se permettre une existence oisive – si une certaine rapacité naturelle combinée à un attrait immodéré pour les œuvres d’art et autres curiosités ne les poussait, non seulement à se livrer une concurrence joyeusement déloyale, mais aussi à abandonner, pour s’assurer la propriété des objets de leur convoitise, toute décence et tout semblant d’honnêteté.

De fait, le ressort comique de ces deux frères ennemis, infiniment crapuleux et proclamant leur plus pure honnêteté – et s’en amusant sans aucun doute eux-mêmes –  fonctionne à merveille. Si l’on excepte « L’Œuf de grand pingouin », où le recours à une série de personnages bâtis sur le même modèle que Pugh et Stress et faisant comme eux partie d’une éphémère Société des Dilettantes génère un comique de répétition à notre sens plus vaudevillesque que littéraire, les dialogues sont parfaits dans leur genre et égalent, voire surpassent, ceux d’un Jérôme Klapka Jérôme ou d’un Pelham Grinville Wodehouse. L’auteur abord tour à tour le genre policier (« Le Phonographe » et « La Bague »), le récit d’escroquerie (« Le Cabinet », « Le Casse-tête ») et même le genre fantastique.

. « On eût dit que cette créature surgissait du fourneau pour descendre vers le tuyau et ses pattes, ou ses antennes, ou ses tentacules, semblaient se répandre dans tous les sens… » : si ces  nouvelles semblent en effet souvent basculer vers le fantastique, comme cette phrase quelque peu lovecraftienne le laisse suggérer, si les ambiances, malgré la veine comique, laissent parfois deviner l’irruption prochaine d’un élément surnaturel, une seule d’entre elles relève véritablement du genre. Le thème de la main tranchée devenue autonome, et, le plus souvent, meurtrière, fut abordé par un si grand nombre d’auteurs qu’il est devenu un véritable classique de la littérature fantastique. Le plus connu de ces auteurs est certainement, chez nous, Guy de Maupassant avec deux contes, « La Main » et « La Main d’écorché », mais bien d’autres s’y sont essayés : citons par exemple Bram Stoker, Thomas Owen, Jean Ray, Joseph Sheridan Le Fanu, W.F. Harvey, Patrick McGrath ou Robert Erwin Howard. Avec « La Main de Lady Wishaw », Richard Marsh n’écrit sans doute pas le plus subtil de ces récits mais propose néanmoins une variante  intéressante. Laissant de côté la veine humoristique, cette nouvelle ne met en scène que l’un des deux protagonistes du tandem des « curios » et de ce fait peut prendre une dimension différente. Tour à tour intimiste et terrifiant, tour à tour cruel et étrangement humain, ce récit se démarque des autres nouvelles du volume.

Avec « L’Icône », changement radical de ton. Le tandem Pugh et Tress est ici abandonné au profit du seul Tress qui narre ici une histoire inquiétante, aux relents policiers, à l’atmosphère fantastique, et qui s’articule en définitive autour d’une simple énigme. Dramatique, et poignante, profondément humaine, cette nouvelle bénéficie d’une narration parfaitement  maîtrisée qui n’est pas sans évoquer certains récits de Sherlock Holmes.

Avec les « curios » de Richard Marsh, nous tenons donc un recueil de nouvelles féroces, grinçantes et drôles – mais pas seulement. Un recueil aux tonalités et aux thèmes variés, avec des histoires dont le lecteur anticipera parfois la fin, mais se fera le plus souvent manipuler. Un volume dont les dialogues, souvent hilarants, ont le charme des choses passées sans en avoir le caractère désuet. Pour qui aime les récits victoriens, ou – pour leur ambiance – leurs déclinaisons contemporaines que sont les fictions de type « steampunk », ce troisième volume de la collection Baskerville constitue en lui-même un « curios », une véritable trouvaille. Ce recueil de huit nouvelles est agrémenté d’une intéressante introduction de Jean-Daniel Brèque, d’une bibliographie, ainsi que de deux appendices : « Mes débuts », par l’auteur lui-même, et « Les Fileurs d’histoires », un texte courageusement anonyme paru en 1900 dans « The Academy » et décriant, avec une pointe d’humour mais aussi une certaine facilité, les littératures dites de genre. Notons pour finir – et en toute subjectivité – la couverture particulièrement réussie d’Aurélien Hubert, qui, à la teinte verdâtre que l’on attend d’entités lovecraftiennes, combine le rictus figé de la menace, de la démence ou de l’épouvante, le tout sur une intrigante composition à mi-chemin entre l’organique et le bibelot –  assurément un de ces objets étranges et inquiétants que sont les « curios ».

Curios

Richard Marsh

Traduction, préface et notes : Jean-Daniel Brèque

Couverture : Aurélien Hubert

Collection Baskerville, Editions Rivière Blanche

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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