Chanter le silence – Cassandra Khaw

« Deacon James est un bluesman hanté par sa musique et la mort de son père. Lorsque sa route croise celle de John Persons, un type qui prétend que le musicien abrite dans sa tête quelque chose de dangereux, il choisit de l’ignorer.
Mais voilà, qu’à un concert, son saxophone n’invoque pas seulement les hourras du public d’Arkham, mais aussi des visions de cauchemar.
Pourchassé, Deacon prend ses jambes à son cou et tombe sur une jeune fuyarde, infectée par le même mal que lui. Tandis qu’ils tentent de quitter Arkham ensemble, la chanson dans la tête de Deacon gagne en force. Il sait que, bientôt, il ne pourra plus l’ignorer… » (Présentation de l’éditeur)

Dans Briser les os, la première enquête de John Persons qui se déroulait à Croydon, dans le sud de Londres, on pouvait avoir l’impression de se trouver aux débuts de l’ère industrielle, mais, ici et là, quelques détails de marques et de technologies contemporaines montraient que tel n’était pas le cas. Dans Chanter le monde on pourrait croire, au vu des évènements décrits dans le premier chapitre, que l’on se situe dans un passé (presque) révolu, une Amérique encore ségrégationniste ou noirs et blancs n’étaient pas destinés à se mélanger. Les références à divers musiciens – Geeshie Wiley, Skip James, Son House, Blind Wyllie Johnson – et la projection au cinéma d’un film mettant en scène Gregory Peck semblent vouloir inscrire le récit à l’aube des années soixante – difficile de ne pas penser à l’épisode de Rosa Parks, tout juste au milieu des années cinquante. On est donc dans un monde un peu fantasmatique oscillant entre les époques, avec pour arrière-plan commun à ces deux novellas, plus encore que la technologie ou les mœurs, la monstruosité à laquelle l’homme est confronté et sa tendance intemporelle à la faire sienne.

La prose de Cassandra Khaw est dense et imagée ; des images pas toujours heureuses à commencer par la phrase d’entame (« Les mécanismes du train s’entrechoquent comme les dents dans le crâne d’un mort ») qui se veut sonore à l’image de ce récit mettant en scène un saxophoniste en deuil pourchassé par un individu étrange. Mais c’est aussi un chassé-croisé de regards et de perceptions qui s’opère entre les deux hommes : le poursuivant est persuadé que le saxophoniste est hanté, mais le bluesman, lui, voit, comme en surimpression, un monstre habitant le corps de son interlocuteur. Schizophrénie de l’un, de l’autre, ou des deux, dans ce train où tous semblent hantés par le mal, sous une forme ou sous une autre ? L’arbitrage se fera, peut-être, un peu plus tard, par une violoncelliste non moins étrange, qui pourrait bien être une porte ouverte vers la destruction de ce monde.

Si dans Briser les os les entités non humaines étaient plus intimes que cosmiques, plus humaines que lovecraftiennes, le propos s’élargit ici à des divinités, des puissances dévastatrices à grande échelle. Dans un récit qui se déroule à Arkham, les références au maître de Providence sont forcément présentes, mais restent discrètes. On n’est ici ni dans le pastiche ni dans la continuation, mais dans un univers propre à Kassandra Khaw et seulement à elle. Là est peut-être la limite de cette novella, qui, entre visions, terreurs, concerts, musique et chant comme arme et comme rédemption, modifications de l’espace – la gare d’Arkham non pas comme échappatoire mais comme impasse, en une terrifiante contre-topographie ferroviaire – déroule une intrigue où tout est possible, mais dont le cadre précis, la logique fantastique échappent au lecteur. Tout comme le bluesman au destin tragique, le lecteur ignore tout des règles de l’univers de Khaw, de la nature des entités qu’elle met en scène, des pouvoirs dont elles sont dotées et des moyens que peuvent avoir – ou au contraire dont sont privés – les individus cherchant à s’en protéger ou à s’en s’en défaire. Une chose est sûre : comme dans Briser les os, les monstres existent surtout parce que nous en sommes le réceptacle idéal, parce qu’ils éveillent en nous de puissants échos, parce que nous avons avec eux d’inquiétantes similitudes. Reste une nouvelle à la fois belle et cryptique, une histoire à la fois effrayante et musicale, un récit poignant servi par un sens des ambiances, où vient affleurer la puissance terrifiante de dieux ou de démons tapis dans l’ombre.

Titre : Chanter le silence
Série :
N° du tome :
Auteur(s) : Cassandra Kahaw
Illustrateur(s) : Anouck Faure
Traducteur(s) : Marie Koullen
Format : Poche
Editeur : Argyll
Collection : Récifs
Année de parution : 2025
Nombre de pages : 103
Type d'ouvrage : Roman

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