Deux nouvelles futuristes et sensibles !
« Fille d’une artiste dotée d’une vision exceptionnelle grâce à une mutation génétique rare, la jeune Amy souffre d’un sentiment d’exclusion à cause de sa vue « non corrigée », dans une société où les implants ont changé la perception du monde.
Toutefois, depuis la découverte de L’Odyssée et sa description de la mer « vineuse » par Homère, la jeune fille se pose des questions sur la subjectivité des couleurs. À l’âge de douze ans, elle convainc ses parents de lui permettre l’implantation de correcteurs rétiniens afin d’élargir son spectre de vision mais, aussi, de mieux s’intégrer.
L’opération est un succès, mais jusqu’à quel point ? » (Présentation de l’éditeur)
« Même le noir était trop riche. Dans le noir, je peux voir du violet, du bleu nuit, du jade – ça m’a rappelé le plumage d’un étourneau, ou la mer juste après le coucher du soleil. »
Le premier récit du volume, Colorer le monde, est narré par Amy, une enfant grandissant dans un futur proche où une « augmentation » technologique s’est répandue comme la foudre : les lentilles d’ajustement rétinien. Implantées dès l’enfance, elles permettent de voir mieux en toutes circonstances, et de saisir les moindres nuances de lumière et de couleur. Pourtant, la mère d’Amy n’autorisera ces implants pour sa fille que lorsqu’elle aura atteint l’âge de douze ans, faisant d’elle une paria dans les petites classes. Adulte, Amy travaillera dans le développement de ce type de technologies et comprendra qu’il existe d’autres nuances que celles des couleurs.
On s’en doute : l’augmentation technologique peut-être vue comme un miracle, mais elle peut être également poudre aux yeux, illusion, ou, de manière moins visible, avoir des effets réducteurs. Nul hasard si la mère d’Amy, dans ce cas de figure, est particulièrement cultivée – L’Iliade, Turner, et autres auteurs et peintres classiques – et si elle est elle-même artiste. Nul hasard si les conséquences normatives – l’augmentation visuelle est dotée de filtre permettant de s’assurer que tout le monde voit bien la même chose – apparaît tantôt en filigrane, tantôt au premier plan. Nul hasard non plus si le récit débute sur une évocation d’Homère, qui paraît-il était aveugle : il ne sera pas question seulement de technologie mais aussi de différences organiques constitutionnelles, et de différences tout court, en tant que véritables richesses.
Augmentation, tendance à suivre la norme, la mode, la tendance, la technologie, ou simple rejet : rien de nouveau sous le soleil – c’était déjà le thème essentiel du Vaisseau des voyageurs de Robert Charles Wilson, publié en langue originale en 1993 – mais Mu Ming dessine un développement intéressant, l’augmentation permettant de distinguer de nouvelles couleurs, de nouvelles nuances, ce sont aussi de nouveaux termes pour décrire le monde qui émergent. D’où la mention de l’hypothèse de Sapir Whorf (que les lecteurs de Jack Vance connaissent car elle est l’un des arguments des Langages de Pao, publié en langue originale en 1958), et de ses conséquences sur une possible perception nouvelle du monde.
« En réalité, sans les bordures des écrans, la frontière entre le monde réel et le monde numérique serait aujourd’hui complètement indiscernable. »
De nouvelles normes, donc, qui, comme toutes celles imposées par la technologie et par l’adoption par le plus grand nombre, bien loin d’harmoniser et d’améliorer les relations humaines (citons entre autres exemples les réseaux prétendument sociaux), ne font au contraire que multiplier et creuser les fossés. Y compris au sein des familles, ici entre la mère qui refuse les améliorations et qui pour sa fille “fait sur sur-place” alors qu’au contraire, à ses propres yeux, Amy ne fait que partager “ des expériences artificielles toutes identiques”.
Lorsqu’Amy, bien tardivement, commence à réfléchir, à revenir sur certaines choses lues ou entendues, mais auxquelles elle n’avait pas prêté suffisamment attention, elle s’éveille à ces notions de mode, de puissance coercitive du grand nombre, de discrimination, de véritable différence. Être à tout prix comme les autres, c’est aussi abandonner ce que l’on est, et de facto abandonner ceux qui veulent rester ce qu’ils sont. Et dont l’existence n’est pas forcément moins riche pour autant, alors qu’arrive à grands pas le moment où « les gens ne pourront plus réfléchir ou communiquer sans les ajusteurs et tout ce qui y est connecté. » On l’a souvent vu dans la réalité : les technologies facilitantes appauvrissent au lieu d’enrichir, flattent notre propre paresse, réduisent nos aptitudes et nos compétences. « Colorer le monde » apparaît donc en définitive comme un éveil aux nuances non pas simplement des couleurs, mais de tout ce qui donne à l’existence son véritable relief.
« La musique se changea alors en couleurs et en formes dans son esprit : des lignes épaisses de bleu et de vert, des enfilades jaune étaient traversées de points rouges rutilants, des segments noirs et blancs qui pulsaient en arrière-plan. On aurait cru des coups de pinceau gigantesques sur une toile noire, traçant dans l’espace des flots de lumière infinie et ininterrompus qui s’écoulaient dans toutes les directions et convergeaient vers elle, s’enroulant autour de son corps. »
Second récit du volume, Qui possède la lune se déroule sur le continent chinois et retrace l’existence de He Xiaolin, une jeune fille issue d’un milieu modeste qui pense ne pas avoir d’aptitudes particulières mais qui, tant bien que mal et à sa manière, tracera son chemin dans le monde de la création technologique. À travers la modélisation en trois dimensions et l’apport de l’intelligence artificielle, à travers les étapes et questionnements de son existence, on découvre une réflexion sur ce que l’on est ou n’est pas, sur ce que l’on peut ou ne peut pas posséder. De la petite boîte à trésors que chacun possède étant enfant et qui finit par disparaître au fil des déménagements successifs jusqu’aux boîtes à rêves d’un futur cyberpunk, c’est la transformation d’un monde qui se dessine, mais c’est aussi une réflexion perpétuelle sur la propriété, le capitalisme, le mercantilisme, la reproductivité et l’industrialisation de l’art.
« Tu n’y crois peut-être pas aujourd’hui, mais quand ta richesse matérielle aura atteint un certain niveau, quand posséder des liens ne sera plus devenu qu’une question de chiffres, tu aspireras comme tant d’autres à posséder quelque chose qui aura plus de valeur. Quelque chose que tu auras réellement créé ou transformé. »
Comment, si toutefois cela est vraiment possible, peut-on s’approprier quoi que ce soit, un objet, aussi minime soit-il, une méthode, une compétence, comment peut-on trouver sa place dans le monde en y possédant quoi que ce soit ? Une notion de propriété qui obsède He Xiaolin, mais qui ne concerne pas seulement l’art. En effet, s’il est question du remplacement de l’art classique, matériel, par des projections, modélisations, avatars, hologrammes et autres nouveaux biens virtuels, comme les NFT (Non Fungible Token), s’il est fait mention licences partagées et non propres, d’œuvres duplicables et comme jetées au vent, le questionnement de He Xiaolin, qui lit le poète chinois Su Shi, s’étend aussi aux trésors que la nature offre en abondance, qui n’appartiennent à personne et que tous peuvent apprécier, et à la thématique de la maternité : « (…) elle avait commencé à comprendre qu’avoir n’était pas un simple verbe binaire qui signifiait « posséder » ou « ne pas posséder ». C’était un processus long, rempli d’espoirs autant que de déception, de joies, de peurs ». Un questionnement qui ne peut que se majorer lorsqu’il est question de jumeaux dont l’un dans le ventre de sa mère phagocyte l’autre, et du microchimérisme qui fait que l’on possède et porte en soi l’ADN d’un autre, phénomène dont l’on comprend qu’il interroge fondamentalement le lien entre l’être et l’avoir. On ne s’étonnera donc pas de voir évoquée, à travers le discours de la petite-fille de He Xiaolin, l’absence de possession comme une condition propice à l’authentique capacité créatrice. Intelligent et sensible, « Colorer le monde » est donc marqué par un vrai fil conducteur, le fil d’une existence qui, au gré du progrès technologique, s’ouvre et se referme sur un même questionnement.
Avec Colorer le monde et Qui possède la lune, Mu Ming propose deux nouvelles inscrites à la fois dans le domaine du sensible et dans celui de l’évolution des technologies. Pas de bouleversement vrai d’un futur qui déjà se dessine, pas d’effet de chute ou d’innovations inattendues, mais une petite musique intimiste et deux destins de femmes, qui, à côté des textes de l’auteur précédemment publiés, correspondent pleinement à l’esprit de la collection RéciFs.
