Desdemona – C.S.E. Cooney

« Autrefois, la Fleur-Monde représentait l’harmonie entre Athe, royaume des mortels, le Valwode, monde des bien-nés, et Bana l’Os, celui des kobolds. Mais aujourd’hui, les portes entre les mondes semblent définitivement fermées…

Riche héritière superficielle et gâtée, Desdemona Mannering écume les soirées mondaines en compagnie de son ami Chaz, indifférente à l’origine de la fortune familiale. Jusqu’au jour où la jeune femme surprend son père en train de conclure un marché avec une mystérieuse silhouette : un gisement de pétrole contre la vie de ses propres ouvriers…

Rongée par la culpabilité, Desdemona décide de se rendre dans les Mondes du dessous pour sauver la situation. Mais pour espérer réussir, il lui faudra d’abord sauver le royaume du Valwode, dont les rêves s’effritent, menaçant l’équilibre de la Fleur-Monde… » (présentation de l’éditeur)

Disons-le d’emblée : dès les premières pages, Desdemona séduit. Avec une richesse à la Jack Vance, C.S.E Cooney décrit la face richissime et baroque du monde dans lequel gravite Desdemona Mannering, fille d’un chevalier d’industrie, jeune femme oisive dont l’existence toute entière se trouve dévolue au luxe, aux réceptions, aux vêtements d’apparat, à l’art sous toutes ses formes. Collectionneuse et esthète, elle fait pour des sommes faramineuses l’acquisition d’œuvres rares dont elle se réserve la jouissance, ou qu’elle montre parfois à ses meilleurs amis – non sans quelque intention inavouée de susciter en eux un pincement de jalousie. Mais ce monde profus, surchargé, somptueux – C.S.E. Cooney y invente au passage un courant artistique nommé  voluptisme – n’est pas sans avoir sa contrepartie obscure. Sans trop de scrupules, on y exhibe, pour ses bonnes œuvres, les ouvrières défigurées et mutilées par un travail éprouvant. Sans guère plus de scrupules, le père de Desdemona troque avec les créatures surnaturelles des mondes souterrains quelques dizaines de ses ouvriers contre la jouissance de territoires pétrolifères. Lorsqu’elle découvre un tel arrangement, Desdemona comprend que son existence oisive, la facilité, le luxe éhonté ont un prix. Dès lors, elle n’aura plus qu’une obsession : sauver les ouvriers captifs sous terre. Il lui faudra pour cela gagner le Monde d’en-dessous, puis le royaume de Bana l’Os, qui est le Monde sous le Monde d’en dessous. Elle y vivra des aventures fantastiques dont le caractère dramatique n’aura rien à envier à celles de son avatar shakespearien.

« Son caftan ivoire moucheté de sang scintillait comme une constellation d’étoiles infernales. »

C’est une sorte de descente aux enfers enchantée qui attend Desdmona, dont la conversion sans le moindre regret à la cause des déshérités apparaît toutefois un peu trop subite et surtout trop entière d’emblée pour faire un tableau psychologiquement facilement crédible. Une Desdemona qui peut-être ne mesure pas quel va être le prix à payer, mais qui ne cillera pas un seul instant lorsqu’on lui demandera bien plus encore que ce qu’elle était initialement prête à sacrifier. Car sa vie en changera à jamais, et bien plus encore que nul n’aurait pu le prédire. En ce sens, Desdemona apparaît comme une fable cruelle sur les sacrifices que l’on est prêt à faire, et sur les abîmes parfois inattendus auxquels peuvent être confrontés ceux qui s’arc-boutent sur leurs principes.

On pourra lire dans Desdemona une critique évidente du capitalisme, mais aussi des agencements féodaux, des empires princiers et tutti quanti – de toutes les inégalités, à commencer par celles des patrons d’industrie qui en générant de vastes projets s’arrogent, sinon les pleins pouvoirs, du moins des pouvoirs trop importants sur leurs employés, la sécurité ne pesant pas grand-chose face à l’appât frénétique du gain et à la politique de maximisation des bénéfices. C’est ainsi que sous la plume de C.S.E. Cooney, les ouvriers deviennent de simples pièces sur l’échiquier des échanges – et peu importent les veuves et les orphelins. On pourra y voir aussi, à un moindre degré, un écho des exils et des migrations qui ont toujours animé le monde, pour des raisons liées pour la plupart à des idées,  des gouvernances et des pratiques pas toujours très humaines.

« Vous avez tant de crocs et de griffes que vous ne pouvez pas vous retourner dans votre lit sans saigner. »

Mais Desdemona est aussi un roman de la métamorphose : l’ami de Desdémone y changera de sexe, et de nombreux personnages – Desdemona en premier – y deviendront, au moins pour un certain temps, de toutes autres créatures. Le changement mental, la prise de conscience de réalités jusqu’alors ignorées, occultées, apparaît comme un nécessaire prologue au changement physique : dès lors, même si la personnalité demeure globalement la même, l’identité se trouble, fluctue, s’efface. L’éternel jeu des apparences change de registre. Les métamorphoses de la chair remplacent celles du simple apparat, les transformations physiques, plus profondes, se substituent aux modes et excentricités vestimentaires de surface du monde bourgeois d’origine. Désormais, pour Desdemona et pour ses amis, plus rien ne sera jamais pareil.

Même si elle le fait avec une certaine finesse, cette novella coche un trop grand nombre de cases en phase avec les obsessions sociétales du moment  – féminisme, lesbianisme, changement de sexe, xénogenres – pour être tout à fait honnête, ce qui met à mal l’aspect intemporel qu’elle aurait pu avoir si ce cahier des charges avait été moins complet. Mais le lectorat n’en sera pas surpris dans la mesure où ce récit entre en phase avec  l’esprit de la collection RéciFs (pour Récits Féminins) des éditions Argyll. Et l’on ne s’y trompera pas : sous ses aspects de fantasy, Desdemona apparaît comme une novella mûre, brassant un vaste éventail de thèmes et incitant à la réflexion. Riche, baroque et intelligent, servi par un lexique étendu et par une écriture très dense, ce court roman d’à peine deux cents pages mérite d’être lu.

Titre : Desdemona
Série :
N° du tome :
Auteur(s) : C.S.E. Cooney
Illustrateur(s) : Anouck Faure
Traducteur(s) : Anne-Sylvie Homassel
Format : Poche
Editeur : Argyll
Collection : RéciFs
Année de parution : 2026
Nombre de pages : 219
Type d'ouvrage : Roman

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