Leckie [500 x 500]« Quand la plupart des gens parlaient du Radch, ils entendaient tout le territoire radchaaï, mais en vérité le Radch était un lieu unique, une sphère de Dyson, enclose, autonome. Rien de rituellement impur n’était admis à l’intérieur, personne de non civilisé ou de non humain ne pouvait pénétrer dans ses confins. »

Le Radch : un empire qui se dit humain, et qui pense l’être. Un empire qui s’étend et se consolide pour se protéger, puis s’étend encore pour consolider et protéger ses frontières, dans un mouvement qui semble sans fin. Pour les civilisations étrangères, nul autre choix que de se soumettre, se fondre dans la logique radchaaï, ou périr. Les émissaires du Radch et ses soldats sont devenus maîtres dans l’art de la manipulation et de la destruction. Leur technologie, il est vrai, leur permet d’effacer la personnalité des captifs et des opposants et de les transformer en ancillaires ; des serviteurs et soldats à leur solde, pantins habités par les intelligences artificielles des vaisseaux de guerre.

« Vous voyez, vous, des meurtres et de la destruction à une échelle inimaginable, mais ils voient une progression de la Justice et de la Convenance, un Avantage pour l’univers. »

« La Justice de l’ancillaire » relate, sur deux plans temporels différents, les aventures d’un même narrateur. Cette personne qui narre ses aventures présentes sur la planète Ors et les circonstances ayant abouti, dix-neuf ans auparavant, à la destruction du vaisseau de guerre « Justice de Toren », n’est pas précisément une entité banale. Seule ancillaire rescapée du naufrage spatial, elle en est donc aussi l’intelligence artificielle. Une intelligence artificielle à présent privée des regards de ses autres ancillaires détruits et de toutes les technologies dont elle bénéficiait auparavant. Accompagnée par Seivarden – officier entièrement humain d’un autre vaisseau, rescapée après mille ans d’hibernation d’un autre histoire tragique, et parti à la dérive, notamment par addiction au kef – elle suit la piste d’un individu qui est parvenu à dérober une des rarissimes armes extra-humaines capables à la fois de percer les armures du Radch et de se soustraire à toute détection. Ce qu’elle compte précisément en faire, la ramener à Anaanda Minaaï, grand maître de l’empire Radchaaï, ou au contraire s’en servir pour le tuer, il est difficile de le savoir. Mais comment pourrait-on tuer une entité qui, pour mieux régner, s’est tout comme les intelligences artificielles incarnée dans une multitude de corps ?

« Parfois, quand on lance les augures, l’un d’eux vole ou roule là où on ne l’attendait pas et déforme toute la configuration. »

Tout n’est pas parfait dans ce volume qui en dépit de ses plus de quatre cent pages occulte nombre d’éléments essentiels nécessaires à la solidité de la toile de fond d’un univers créé de toutes pièces – manquent ainsi, par exemple, l’histoire de l’empire radchaaï, les éléments ayant abouti à un certain flou des genres (à tel point que l’IA ne parvient à jamais à savoir qui est masculin et qui est féminin), ce que sont réellement les civilisations annexées, quelle est la nature des extraterrestres auxquels l’empire a pu être confronté, quelle a été précisément cette guerre contre les Garsedd ou quelles sont précisément les relations avec les Preggers, dont on sait tout au plus que l’empire n’est pas capable de les détruire.

Malgré ce flou dans la trame de l’empire radchaaï, les deux plans narratifs sont intéressants dans le dévoilement progressif des éléments constitutifs de l’intrigue. Les thématiques de la personnalité et de l’identité – notamment les fragmentations parallèles de l’identité de l’intelligence artificielle et de la personnalité d’Anaanda Minaaï auxquelles font écho la menace de déstructuration d’un empire, écartelé entre une tendance structurale à la dilatation et des ordres contraires de cesser toute annexion – ne vont pas sans faire songer aux romans d’Algys Budrys, souvent orientés sur de telles problématiques. On pourra y voir aussi quelques astuces retorses à la façon du « Forteresse » de George Panchard, et l’on appréciera également, très rapidement évoqué, la possibilité d’une contamination invisible et subtile des systèmes et individus du Radch, à la manière de la propagation des Jartes dans le fameux « Eon » de Greg Bear. La psychologie des personnages, si toutefois l’on peut parler de psychologie pour une intelligence artificielle, est l’un des points clefs du roman, avec par exemple la façon dont se dessinent les limites de la compliance des officiers aux ordres et les difficultés de répondre à la tentation de l’humanité et de la rébellion, mais aussi les dialogues et les pensées à partir desquelles les uns et les autres, peu à peu, commencent à entrevoir les intrigues florentines, les jeux complexes du pouvoir, et la complexité de la personne représentant elle-même ce pouvoir. C’est donc dans les deux premiers tiers du roman, par ce dessin qui peu à peu gagne en netteté, que Leckie montre sa maîtrise de l’art de l’intrigue. Le dernier tiers marque un changement assez net : il commence par une coïncidence trop grosse pour ne pas choquer (une rencontre bien peu vraisemblable qui n’est pas sans évoquer la grosse ficelle à la façon d’un Miles Vorkosigan de Lois McMaster Bujold), se poursuit avec une belle accumulation de détails qui donnent enfin corps et substance aux lieux, non sans faire contraste avec la sobriété des premières parties, et se termine avec une gradation d’action et de pyrotechnie qui elle aussi contraste et ne va pas sans donner l’impression de vouloir loucher sur le rituel hollywoodien.

Il s’en trouvera peut-être, parmi ceux qui attachent plus d’importance aux épiphénomènes qu’aux œuvres elles-mêmes, pour affirmer que « La Justice de l’ancillaire », récompensé par une série de prix prestigieux, n’en méritait peut-être pas tant. Ce serait ignorer ce que l’on sait depuis des décennies : de tels prix ont distingué bon nombre d’ouvrages non seulement anecdotiques, mais même infiniment oubliables. Dans le registre du space-opera, nous mentionnions un peu plus haut les aventures de Miles Vorkosigan, qui, avec une psychologie sommaire, des rebondissements convenus et un univers de pacotille, ont obtenu ces prix à plusieurs reprises. Si ce roman d’Ann Leckie n’est pas sans défauts, il est bel et bien, et sur tous les plans, à cent lieues au-dessus. Suffisamment intéressant et prenant, en tout cas, pour que l’on prévoie de se pencher sur ses deux développements, « L’Epée de l’Ancillaire » et « La Miséricorde de l’Ancillaire », dont la parution en langue française est d’ores et déjà programmée.

La Justice de l’ancillaire
Ann Leckie
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel

Couverture : J’ai lu / Shutterstock
Editions J’ai Lu