Le rythme dans la peau

Comme souvent avec les XII Singes, le rythme de parution d’une gamme nouvellement lancée s’avère plus que soutenu ! Dieux ennemis – la traduction / adaptation du jeu de John Wick où les joueurs interprètent un héros et une divinité – ne fait donc pas exception à cette règle. Alors que le pack de base est disponible depuis une dizaine de mois, déjà deux suppléments sont sortis et un troisième (consacré à l’Amour) sera certainement en boutique au moment où vous lirez cette chronique.

De quoi rapidement étoffer l’univers conçu par l’éditeur français – le Monde – afin d’offrir un background complet et original aux rôlistes conquis par ce jeu (qui le mérite bien).

Le supplément qui nous intéresse ici est consacré à la Fortune, cette force capricieuse qui commande au hasard et à la chance et qui est le domaine d’Ashalim Avendi – plus ou moins le trickster de Dieux ennemis. On y trouve également la description du Drekland, ce pays peuplé de forbans vivant selon un système de castes bien particulier.

La Fortune se présente bien sûr sous la forme désormais habituelle d’un pack regroupant trois livrets sous une couverture-chemise dont le verso offre diverses aides de jeu (cartes, tableau de noms…). Un packaging typique des XII Singes, que l’on a appris à apprécier pour son côté pratique.

Fortune, hé ho !

Le premier livret se concentre sur Ashalim Avendi. Dieu ambivalent qui favorise les audacieux mais n’hésite jamais à jouer des tours ou se montrer d’humeur changeante, il fait figure d’électron libre dans le panthéon du Monde – imprévisible, facétieux, parfois cruel et parfois compatissant.

Le Livret d’Ashalim Avendi donne donc tous les détails relatifs à cette divinité : description des différents lieux de culte ou sanctuaires qui lui sont consacrés, organisation de son clergé et liturgie qui s’y rattache, factions diverses, représentants les plus célèbres, objets sacrés et nouvelles bénédictions, etc. Comme pour le Foyer, tout cela est fort complet et inspirant. Surtout, les divers éléments fournis concernant le culte d’Ashalim Avendi parviennent l’exploit d’être originaux tout en sonnant justes – c’est-à-dire que l’on croit en effet à la cohérence de tout ce qui entoure la vénération de ce dieu ; que cela pourrait être vrai, comme tiré d’une mythologie existante. On s’éloigne réellement des poncifs mais sans verser dans le renversement des clichés (un poncif en lui-même…) : Ashalim Avendi et son culte acquièrent une réelle densité, et on sent une véritable réflexion des auteurs pour parvenir à ce résultat (qui était déjà palpable dans le Foyer, par ailleurs). Le livret se conclut par une nouvelle déclinaison des règles d’affrontement, ici appliquées au jeu (bien vu pour un supplément sur la chance et la filouterie). C’est ludique et bien pensé ; de plus ce petit système sert directement dans la campagne fournie dans le supplément.

Le Drekland est le livret qui décrit cette importante nation du Monde. Ses habitants sont organisés en différents clans et – avouons-le – s’avèrent être dans leur grande majorité des bandits et criminels. Après tout, il s’agit là de la source de revenu du pays ! Les Dreks ayant statut de citoyens organisant ainsi pillages, actes de piraterie, attaques de convois marchands, etc. Quant à ceux qui sont considérés comme des sous-citoyens, ils font de leur mieux pour réunir l’argent nécessaire à leur élévation dans la société drek – ce qui explique que ce peuple compte le plus grand nombre d’expatriés du Monde, partis tenter leur chance ailleurs. Là encore, l’originalité est de mise sans être gratuite : l’organisation sociale et politique du Drekland est bien pensée, cohérente (si l’on accepte une dose minimale de suspension d’incrédulité) et décrite à travers une foule de détails qui lui donnent un véritable vernis de réalité. Ce livret comporte enfin divers lieux consacrés aux fameux dieux ennemis – de quoi rendre leur menace encore un peu plus présente…

Une Âme pour Deux est une saga constituée de trois scénarios. Elle permet d’utiliser tout le background qu’offre le supplément, se déroulant essentiellement dans le milieu de la piraterie (et donc sous influence du Drekland). L’ombre d’Ashalim Avendi y plane, bien évidemment Comme pour les précédentes campagnes de Dieux ennemis, il est expliqué de quelle manière les dieux du panthéon peuvent influer sur l’intrigue (ce qu’ils savent des évènements, de quelle manière ils comptent servir leurs intérêts, etc.), de façon que les joueurs sachent tirer profit des conseils divins. Les trois aventures recyclent le canevas habituel (issu de Tenebrae) – fournissant tout le nécessaire mais demandant tout de même au meneur de jeu un travail d’appropriation et d’étoffage. Il reste toutefois largement appréciable de pouvoir utiliser immédiatement le contenu d’un supplément grâce à une campagne spécifiquement conçue à cette intention – là aussi, une bonne habitude des XII Singes.

Joli paquet

Une fois de plus, Tania Sanchez-Fortun nous offre une couverture magnifique (et qui illustre une personnalité du Drekland et non le dieu de la Fortune lui-même). Comme précisé en introduction, la chemise du pack présente sur son verso une carte du Drekland et un tableau recensant des noms typique de ce pays – l’idéal pour des joueurs peu imaginatifs.

Les livrets sont en noir et blanc, à la maquette sobre et lisible. Tranchant avec les habitudes de cet éditeur, de nombreuses illustrations en ornent les pages – ce qui fait plaisir et contribue à se plonger dans l’ambiance du Monde.

Continuité

La Fortune confirme tout le bien que l’on pensait de la gamme Dieux ennemis en reprenant à son compte les qualités déjà présentes dans le Foyer. On admire aussi l’audace des XII Singes de commencer le suivi du jeu en présentant des suppléments aux thématiques moins évidentes que la guerre, par exemple : cela permet de donner rapidement une vraie originalité au Monde – qui, comme on l’a vu, possède à présent une réelle consistance.

De ce fait, on attend de pied ferme la suite de la gamme – avec curiosité et enthousiasme. D’autant que le prochain supplément (l’Amour) promet de se révéler passionnant s’il est traité avec autant d’intelligence et de subtilité que le Foyer et la Fortune !

 

La Fortune

Un supplément au jeu Dieux ennemis édité par les XII Singes

Pack composé de trois livrets de 32 pages et d’une carte

25 €