Mordred [500 large]Neveu du roi Arthur, à moins qu’il ne soit le fils illégitime que ce dernier a eu avec sa demi-soeur Morgause, Mordred est décrit par la légende comme un personnage infâme, l’archétype même du traître nécessaire au drame, le félon qui sera reponsable de la mort du héros.

C’est donc depuis Geoffrey de Monmouth et le douzième siècle (et sans doute même avant, argumenteront les spécialistes) que Mordred apparaît comme le parangon de vilenie des chansons de geste. Mais cette affaire, que l’on croyait maintenant classée depuis pas loin d’un millénaire, est sujette à de nouveaux rebondissements.

Car Justine Niogret ne se contente pas de relire ou de revisiter le mythe. Elle essaie de voir, de penser, d’imaginer ce qui se dissimule sous le vernis de la légende. Ce qui est advenu avant que tout ne se transforme en fable. Défense, réhabilitation ? Rien d’aussi simple, d’aussi convenu, d’aussi manichéen.

Mordred : un homme

C’est dans une langue qui rend mêmement la douceur incomparable de l’enfance et l’irréductible âpreté du réel que défilent les étapes ayant façonné le traître et le héros. Les moments ineffables et la rencontre d’Arthur, l’éloignement du foyer pour devenir chevalier, la  lutte contre l’aspic, les premiers combats, l’ultime bataille.

Mordred, c’est l’enfance et la lente maturation d’un homme, son éveil à ce qui est et ce qui ne devrait pas être.

Mordred, c’est la blessure et le handicap, et, surtout,  cette douleur que les cliniciens des temps passés qualifiaient d’exquise, le sommeil gourd et les souvenirs, les heures sans fin de la nuit et de la souffrance.

Mordred, c’est une trajectoire qui se brise comme une lance.

Mordred c’est, raconté comme jamais auparavant, la rencontre entre la chair et l’acier, mais aussi le caractère indéfectiblement trouble et rugueux du réel, la froidure et l’humidité en embuscade derrière le faste, le trouble derrière la gloire, que rien ne viendra jamais guérir.

En dépouillant cette histoire des auras flamboyantes de la légende, Justine Niogret habille Mordred d’une lumière perdue. Elle lui donne une humanité nouvelle. Et le fait avec une discrétion, une retenue, une pudeur qui font de ce mince ouvrage un roman bouleversant.

Justine : une plume

Nous avouons bien volontiers n’avoir jamais rencontré l’auteure, mais point n’est besoin d’être devin pour deviner qu’avec un pronom tel que Justine son taux de testostérone impressionnerait difficilement un laborantin. Et pourtant, force est d’avouer que côté écriture la dame a manifestement plus d’androgènes à elle seule qu’une batterie entière des ces poules pondeuses de trilogies qui affichent les prénoms et attitudes viriles qui étaient peut-être les leurs avant la castration les ayant  amenés à devenir les auteurs favoris de quadragénaires frustrées, d’adolescentes neurasthéniques, de poulettes trépano-piercées ou de mesdames-Bovary de comptoir.

Car Justine Niogret, côté plume, c’est l’efficacité brute du tranchoir combinée à la douceur exquise du scalpel, l’élégance des parades à l’italienne associée à la puissance primitive du bélier, la souplesse du fleuret mêlée à  la fureur dévastatrice du typhon.

L’écriture de Justine Niogret, c’est la main d’acier dans le gantelet de chevreau, le velours qui tapisse la vierge de fer, la douceur du feutre sur le billot, la soie des lames noyée dans celle des étoffes. L’écriture de Justine Niogret, c’est cette douleur du Verbe qui éclaire et qui tranche, c’est cette douceur qui sourd des aspirations et des rêves. L’étreinte froide de l’armure qui rend glacée la nuit du lecteur, l’angoisse diaphorétique qui prélude au combat, le vacillement qui vous prend devant une prose rare.

L’écriture de Justine Niogret, c’est la classe qui ridiculise la vermine.

La classe, la grande, la vraie.

Des bouquins comme Mordred, on n’en a pas lu beaucoup depuis Julien Gracq.

Justine et Mordred, seuls contre l’armée des gueux

On l’aura compris : Mordred n’a rien à voir avec cette sous-littérature de couilles-molles qui infeste et infecte les étals de nos ultimes libraires, couvrant leurs tables d’une sanie épaisse, vulgaire, coruscante, inextinguible.

Pace que si on ne peut pas confondre, si on ne peut pas assimiler, on ne peut pas non plus éviter de comparer. Et on ne peut pas non plus se tromper : ce que Justine Niogret réécrit avec « Mordred », ce n’est pas seulement une légende, mais aussi la différence entre la littérature, la vraie, et plusieurs décennies d’une « fantasy » dont ont émergé bien peu de bons livres.

Face à Mordred, la plèbe des auteurs de pacotille médiévoïde n’a plus qu’à frémir dans sa fange. Les tâcherons du cliché, les bretteurs de supérette, les roturiers du traitement de texte n’ont plus qu’à déféquer d’épouvante, à blêmir de désespoir, à essayer de confier leur âme, où ce qui en tient lieu, à un Dieu qui, nous l’espérons, n’aura pour eux nulle miséricorde.

Volume mince – enfin ! dirions-nous – , volume précieux, volume unique, Mordred n’est pas pour les gueux qui râlent d’aise devant ces pavés, suites et séquelles que Pierre Pevel nomme non sans une pointe d’auto-ironie les beaucoulogies. Et l’on ne peut que saluer au passage les éditions Mnémos qui ont eu à la fois le courage de publier un ouvrage allant résolument à contre-courant des tendances, et, en lui offrant une maquette à la fois classique et sobre, l’honnêteté de ne chercher aucunement à duper le lecteur.

Mordred est trop mince et trop discret pour être un pavé dans la mare, mais suffisamment puissant pour être le le coup de scramasaxe qui – nous n’y croyons pas, nous en rêvons –viendrait trancher le nœud gordien qui depuis bien trop longtemps unit les proses de l’imaginaire à la fantasy industrielle. L’opuscule qui remettrait à l’heure les gnomons médiévisants. La bible de ceux qui souhaiteraient revenir à la littérature, et pas seulement celle de genre.

Un ultime coup d’épée

Mordred, c’est un de ces textes sobres et discrets qui ont aussi la puissance dévastatrice de la foudre. Un palimpseste sur lequel Justine Niogret a écrit une histoire nouvelle, qui s’imprime pour longtemps dans le cerveau du lecteur. Un engramme sur un souvenir d’enluminures. Une coulée de lumière qui ravive la blessure des temps passés, une giclée de sang noir qui, se remettant à couler de la plaie, lui donne d’autres couleurs.

Mordred
Justine Niogret
Editions Mnémos