Mémoires vagabondes [500]Publié initialement en 1997 dans la collection Légendaire de Mnémos (version qui obtint le prix Julia Verlanger l’année suivante), réédité en 2001 dans une version révisée et dans la collection Icares du même éditeur, Mémoire vagabonde fait l’objet d’une troisième mouture, cette fois-ci dans un élégant formé carré et sous une illustration plus sobre que celles qui avaient été faites par Florence Magnin puis Didier Graffet.

Mémoires vagabondes, ce sont les aventures de Jaël de Kherdan, écrivain, bretteur et libertin, si ce n’est débauché, hanté par la figure du pendu – difficile de ne pas songer au poète François Villon – à travers un univers mi-médiéval, mi-renaissance, et dans des contrées qui ressemblent aux nôtres. Quel est exactement cet univers, qui, avec des noms comme Agyptan, les Keltes, les Yezdites ou encore les Seljukes, trouve dans notre histoire des résonances singulières, on n’en saura guère plus. Et sa description se concentrera essentiellement sur la ville de Vern, où Jaël de Kherdan est venu chercher fortune.

Car s’il y a du chevaleresque – un peu – chez notre écrivain-bretteur, il y a du picaresque  – beaucoup – chez ce jeune homme obligé de quitter, en compagnie de son valet Alexis, la ville de Koronia où nul ne souhaite plus le publier. Trop de débauche et de paillardise, trop de beautés séduites, et, peut-être, de jeunes filles de bonne famille abusées, trop de duels avec les frères d’icelles, trop de maris jaloux. A Vern, le jeune auteur trouvera bien quelqu’un pour l’éditer, ou, en attendant, pour survivre, un poste de professeur ou de répétiteur.

Mais à Vern, rien n’est vraiment simple. Tout d’abord, un frère désireux de venger sa sœur, abusée dit-on par Jaël, va l’y poursuivre malgré le voyage. Ensuite, le poste de professeur privé qu’il trouvera dans la riche famille Dellinys le fera osciller entre Danaé, la mère, magnifique et séductrice, et Clara, la fille, non moins attirante, sans compter la femme de compagnie qui n’est pas mal non plus. Et tout ne fait que se compliquer : si Jaël-deux-âmes, comme il aime à se nommer, a pour habitude de parler à son reflet dans les miroirs, il ne s’attend pas à ce que ceux-ci lui renvoient autre chose qu’un simple écho. Il en est de même avec sa mémoire personnelle, qui semble lui jouer bien des tours. Quant à ses livres publiés, que sont-ils véritablement ? Mémoires ou travestissement ? Sont-ce les livres de Jaël de Kherdan qui écrivent le personnage ou l’auteur qui désécrit sa propre vie ?  Une question, des questions qui reviennent sans cesse, à l’occasion des relectures de son œuvre que lui font divers personnages, à l’occasion de réminiscences dramatiques sur un passé qui n’est pas forcément celui qu’il croit être le sien.

Car, de subtiles interrogations sur le réel, le roman n’en manque pas. Echos, miroirs et reflets revenant de manière obsessionnelle, doubles et avatars en tous genres, sans compter les effets d’une drogue mystérieuse, l’Amance, sans compter ce mystérieux jeu de cartes, celui qui sort la figure du pendu, et qui pourrait bien, plus encore que les écrits de Kherdan, être celui qui écrit et ré-écrit l’histoire, qui serre la boucle enserrant l’auteur dans une spirale de réalités et de doutes.

Plutôt qu’une interrogation purement dickienne sur la nature du réel, on verra dans Mémoire vagabonde un grand carrousel de thèmes borgésiens :  le double, le miroir, le rêve, le reflet, l’écriture, le réel ou la fiction,  le jeu perpétuel de la confusion et des doutes. C’est ainsi qu’à travers un récit qui ne lésine pas sur l’action, qui n’oublie pas les intrigues, qui réserve son lot de surprises, Laurent Kloetzer s’élève, dès son premier roman, largement au-dessus de la fantasy dans laquelle s’inscrit Mémoire vagabonde. Servi par une prose généreuse, qui ne recule pas devant certains clichés, Mémoire vagabonde apparaît comme un œuvre atypique, déjà maîtrisée, ambitieuse, astucieuse – elle méritait bien cette élégante réédition.

Laurent Kloetzer

Mémoire Vagabonde

Couverture : Isabelle Jovanovic

Editions Mnémos