DilvishQui donc est Dilvish le Damné ? On n’en sait pas grand chose, et le peu que l’on en apprend est révélé au compte-gouttes au fil des onze nouvelles et du roman composant cet épais volume de près de six cents pages. Ce que l’on sait de Dilvish, c’est qu’il a été longtemps transformé en statue de pierre, et qu’il a passé deux siècles dans les enfers avant d’en revenir armé de sorts terrifiants. Ce que l’on en sait, c’est qu’il chevauche un étonnant destrier de métal, créature intelligente, douée de parole et capable de cracher le feu comme un dragon. Ce que l’on en, sait, c’est qu’il est à la recherche du sorcier Jelerak, dont il cherche à se venger.

Mince fil conducteur, donc, pour ces nouvelles qui se succèdent chronologiquement, mais pas toujours en toute logique, l’épée invisible conquise par Dilvish redevenant manifestement visible au cours des nouvelles suivantes sans que nul ne sache pourquoi et sans que lui-même, manifestement, ne s’en étonne. Après une introduction par La Route de Dilfar (Passage to Dilfar, 1965), narration par essence linéaire, véritable chevauchée fantastique permettant de poser le personnage de Dilvish et son étrange monture, vient La Ballade de Thélinde (Thelinde’s song, 1965), plus une scène qu’une histoire véritable, qui précise, pour qui en douterait encore, le contexte sword and sorcery.

S’ensuivent Les Cloches de Shoredan  (The Bells of Shoredan, 1966), une nouvelle classique dans le genre précité et digne d’être lue et relue. Malheureusement, elle est suivie par Merytha et son chevalier (A Knight for Merytha, 1967), médiocre récit de vampire qui semble trop rapidement et trop superficiellement écrit pour convaincre, et où, dans le genre héroic-fantasy, Zelazny montre clairement ses limites par rapport à des prédécesseurs comme Robert Erwin Howard, à moins qu’il n’ait essayé d’en faire une parodie, auquel cas il n’a su être ni drôle ni inventif. La Carte de souffrance (The places of Ache, 1979), met en scène une entité maléfique sur une idée originale, mais se révèle trop hybride et trop dépourvue d’intensité dramatique pour convaincre.

La Cité divisée (A City divided 1970) constitue un beau récit de magie, avec des images prenantes. La bête des neiges, qui lui fait suite, ne constitue pas une histoire à part entière, mais le récit d’une rencontre. Brève, efficace, mettant en scène un loup-garou atypique, elle n’est pas sans faire penser à un célèbre texte de Howard, Dans la forêt de Villefère. On passera son chemin devant La Tour de Glace (Tower of Ice, 1979), caractérisée par des dialogues tirant de manière flagrante à la ligne et une difficulté à trouver le ton juste entre héroïc et humoristic-fantasy, sans parler d’une trame narrative, qui, en sus de sa minceur, apparaît totalement incohérente : animé par sa soif de vengeance, Dilvish brave maints périls pour retrouver le sorcier Jelerak et, une fois face à lui, se laisse congédier comme un simple domestique.

Plus réussi, sans trop de temps morts, Le démon et la danseuse (Devil and the Dancer 1982) est un conte de sword and sorcery classique avec bouges, marins, dieux partiellement déchus, magie et combats. Le Jardin de sang (Garden of Blood, 1979) s’inscrit lui aussi dans la veine classique, avec une bascule dans le passé et des combats furieux, le tout sur arrière-fond de poésie. Une nouvelle à la fois brève, élégante, et mémorable. Dilvish le Damné (Dilvish, the Damned, 1982), assure lui aussi en mêlant rencontres imprévues, récit de voleur, et une situation type de l’héroïc-fantasy, à savoir que le héros, doté d’une aptitude certaine à se fourrer dans les ennuis jusqu’au cou, finit par se trouver mêlé à des intrigues entre plusieurs factions sans savoir de quel côté se ranger. Une narration tendue, une touche lovecraftienne (le personnage dévoré par une créature invisible) et howardienne (les combats) donnent à l’ensemble des allures assez classiques.

Quant au roman Terres changeantes (The Changing Land 1981) qui termine le volume, on  y trouvera les mêmes qualités et défauts que dans la plupart des nouvelles, mais sur près de trois cents pages. Si Terres changeantes recèle lui aussi des éléments empruntés aux univers de Robert Erwin Howard ou de Lovecraft, il n’atteint jamais la maîtrise narrative du premier ni la puissance de suggestion du second. On y trouve action et magie, mais aussi des longueurs, une tonalité générale hétérogène, et encore une fois des dialogues trop légers et bien peu vraisemblables.

Héroïc-fantasy légère, recueil en mi-teinte, donc, avec qualités et défauts, pour un Roger Zelazny qu’on a connu plus inspiré. On regrettera, dans cet épais volume destiné à rassembler un pan de l’œuvre de l’auteur, l’absence totale de matériau bio-bibliographique : on n’y trouve pas même les titres originaux et les dates de parution, qui n’auraient pas été un luxe. La paresse évidente de l’auteur à travailler certains de ses textes pour faire de Dilvish une saga convaincante aurait-elle inspiré négativement l’éditeur ? Quoiqu’il en soit, Dilvish le Damné restera sans doute, dans la bibliographie du créateur des neuf princes d’Ambre, bien plus une curiosité qu’une œuvre majeure.

Roger Zelazny

Dilvish le Damné

Couverture : Frédéric Le Martelot

Traduit de l’américain par Michèle Charrier

Folio SF