Moldavie [500 tout]Lorsque l’on est Moldave, on est forcément en proie à la misère : le peu de biens matériels que l’on pouvait avoir a disparu depuis l’effondrement de l’ex-URSS et l’indépendance du pays, en 1991. Pour les habitants de cette région située entre la Roumanie et l’Ukraine, l’Italie, au centre des rêves de chacun, apparaît comme un véritable Eldorado – et l’est certainement. Dès lors, chacun est prêt à tout pour gagner cette terre promise.

Ce pourraient être là les prémices d’un roman très commun – la situation des Moldaves n’étant autre que celle des habitants de dizaines de pays attirés par les enclaves de paix de et prospérité européennes ou nord-américaines – mais Vladimir Lortchenkov a choisi de construire, à partir de cette situation, une œuvre  qui sort des sentiers battus.

C’est en effet à partir du grotesque et du burlesque que Lortchenkov prend le parti de décrire, avec des aspects tour à tour picaresques, surréalistes et dramatiques les illusions, aventures et déboires des prétendants à l’émigration en Italie. Et parfois aussi en mêlant le tout, comme lorsqu’après une tentative d’émigration ratée l’épouse de Vassili se suicide par pendaison, celui-ci, même après trois semaines, « refuse de la dépendre, sous prétexte que ses oscillations ont un effet apaisant sur lui », alors qu’il ne manque pas d’enterrer pieusement les restes de son tracteur. Un tracteur qui, il est vrai, aura été transformé en machine volante, puis en sous-marin, en tentatives elles aussi avortées de gagner une Italie qui se refuse à lui.

De l’humour noir, donc, et l’on rit jaune, et pas qu’un peu. Par exemple en découvrant le destin tragique et macabre de l’un de ces déshérités qui, pour gagner l’argent nécessaire au voyage n’a d’autre choix que de vendre un de ses reins – du moins le croit-il – et pense être capable, en remplacement, de se greffer lui-même l’organe d’un de ses porcs.

De la caricature, également, avec les douanes et armées des pays riches tirant à la roquette sur les bateaux d’émigrants, bombardant depuis les airs des convois commerciaux au prétexte que s’y dissimule, peut-être, une poignée des clandestins. Mais la charge de Lortchenkov ne vise pas que les nantis ; aussi ne manque-t-il pas de railler les Moldaves eux-mêmes (et sans doute aussi ses voisins les Roumains, dont certains, après la chute ce Ceausescu, attendirent les bras croisés que richesse et prospérité arrivent) lorsque, leur pope leur expliquant que s’ils veulent vivre dans des maisons propres, plutôt que d’aller en Italie, ils pourraient commencer par nettoyer leurs propres maisons, ils lui font un procès digne de l’Inquisition et l’immolent sur le bûcher. Religion et Croisades : les habitants de Larga seront en effet à l’origine de deux Croisades Moldaves destinées à piller les richesses de l’Italie. Echec pour la première, échec pour la seconde, qui, renommée par les naïfs « Marche de la Paix pour l’Intégration européenne » aboutira à un nouveau désastre, la recréation des pires travers moldaves dans un camp de réfugiés en Roumanie.

Un leurre éternel, donc, que cette Italie qui, « dans la conscience des paysans, a pris la place de la vie dans l’au-delà », et qui tous les conduira, les uns après les autres, à leur perte. Seul effet notable, peut-être, la transformation des ruines d’une porcherie contemporaine en vestiges, bientôt classés monument historique, d’une « Usine de construction mécanique de l’Empereur Trajan. » Le pire étant sans doute que, dans cette Moldavie que Lortchenkov regarde avec une affection gouailleuse mais dénuée de toute complaisance, il n’en voit manifestement pas un pour rattraper les autres. Ainsi des administrateurs moldaves qui, sous le joug soviétique, n’étaient pas moins absurdes que la bureaucratie du même nom : pour preuve l’utilisation, bien au-delà de l’absurde, des subsides octroyés, qu’ils décident, pour ne léser personne, de gaspiller en projets qui ne doivent être utiles à personne. Ainsi d’un président moldave dont l’ambition ultime est de se faire embaucher comme aide-cuisinier dans une pizzeria italienne, et de son successeur, qui, n’ayant d’autre choix que de déclencher une guerre pour détourner l’attention, et ne pouvant trouver d’ennemi suffisamment faible, décide d’attaquer une de ses propres provinces.

On le voit, la caricature est souvent énorme. Burlesque, grotesque, dramatique, poignant, féroce, Des mille et une raisons de quitter la Moldavie, plus qu’un roman, apparaît comme une chronique dont certains chapitres, qui se suffisent à eux-mêmes, sont reliés à l’ensemble par l’un ou l’autre des personnages. Un volume qui ne dépasse pas les deux-cent cinquante pages, mais embrasse et contient plus d’idées et d’inventivité que bien d’énormes volumes. Intelligent et atypique, éloigné des schémas à la mode, profus, hétéroclite, saignant, mordant, Des mille et une raisons de quitter la Moldavie est un de ces inclassables qui méritent le détour.

Des mille et une façons de quitter la Moldavie

Vladimir Lortchenkov

Traduit du russe par Raphaëlle Pache

Couverture : Ljupco Smokowski / Alice Guenaud

Editions Mirobole

Les éditions Mirobole sur eMaginarock :

La chronique des « Comment j’ai cuisiné mon père, ma mère, et retrouvé l’amour » de S. G. Browne : http://www.emaginarock.fr/comment-jai-cuisine-mon-pere-ma-mere-et-retrouve-lamour-s-g-browne/

La chronique des « Furies de Boras » d’Anders Fager :

http://www.emaginarock.fr/les-furies-de-boras-anders-fager/

La chronique de « Je suis la reine et autres histoires inquiétantes » d’Anna Starobinets :

http://www.emaginarock.fr/je-suis-la-reine-et-autres-histoires-inquietantes-anna-starobinets/

La chronique de « L’Assassinat d’Hicabi Bey » d’Albert Caniguz

http://www.emaginarock.fr/lassassinat-dhicaby-bey-alper-caniguz/