couverture guide joueur-1Un supplément à l’histoire atypique

Sunda Mizu Mura est une extension pour la quatrième édition du Livre des Cinq Anneaux. Il s’agit de la description de l’une des plus grandes villes de l’Empire d’Émeraude – un port contrôlé par la famille Yasuki du Clan du Crabe. Le commerce y tient une place prépondérante, ce qui différencie grandement cette cité des autres de Rokugan. Ici, l’économie compte plus que l’honneur et sa localisation sur les terres du Clan du Crabe fait bien comprendre que le respect du bushido n’y est pas une priorité …

Bref, jusqu’ici rien qui semble sortir de l’ordinaire. Et pourtant, l’histoire éditoriale de Sunda Mizu Mura mérite que l’on s’y attarde. Olivier Sanfilippo, auteur et illustrateur (les Ombres d’Esteren, Devâstra – Réincarnation…), est ainsi à l’initiative de ce projet. Désirant pour son propre usage décrire une ville de Rokugan qui changerait un peu des sempiternelles Ryoko Owari et Otosan Uchi, il commença la rédaction de ce qui devait n’être qu’une simple aide de jeu. Il fit relire ses travaux à Aldo Pappacoda (les Ombres d’Esteren…) et les deux compères rebondirent tant et si bien sur les idées l’un de l’autre que c’est finalement à un énorme supplément qu’ils aboutirent ! Devant l’enthousiasme que ce projet suscita au sein de la communauté des fans du jeu, l’idée de le publier fit peu à peu son chemin. C’est grâce à la Voix de Rokugan (le genre d’association dont tout éditeur rêve pour supporter ses gammes) que la concrétisation de ce rêve put aboutir. Obtenant dans la foulée l’autorisation de AEG et Edge (qui déclarèrent le supplément ‘canon’ avec le background officiel, rien de moins), Sunda Mizu Mura vit le jour sous un format prestigieux.

C’est donc un supplément de création française pour un des jeux de rôle les plus vendus du marché : de quoi crier cocorico ! (et gageons que les Américains nous l’envient déjà)

Un supplément au format ambitieux

Sunda Mizu Mura se présente sous la forme de trois livrets qu’accompagne une carte grand format de la ville – avec zoom sur les environs.

Le Guide du Maître est la pièce-maîtresse de l’ouvrage : il s’agit de la description complète de la ville. Présentation des quartiers et de leurs particularités, des personnalités importantes, de l’organisation logistique, des factions et bien sûr la révélation des sombres secrets qu’une telle cité ne peut manquer de dissimuler… Tout est passé en revue de façon exhaustive et les textes s’accompagnent de zooms sur les plans de chaque quartier, ainsi que de nombreuses illustrations légendées – une excellente idée favorisant l’immersion. Cerise sur le gâteau : bien que Sunda Mizu Mura soit décrite à une date précédent le fameux Coup d’État du Clan du Scorpion, une chronologie détaillée raconte son évolution tout au long de la storyline – de quoi jouer à n’importe quel moment de l’histoire de Rokugan. À lui tout seul, ce Guide du Maître serait déjà un supplément de très grande qualité et pourtant…

… ce n’est pas tout ! Il est suivi du Guide du Joueur, un livret plus fin pouvant être lu par les joueurs. Il présente ainsi des généralités sur la ville – ce qu’un habitant ou un voyageur moyen peut en savoir. Nulle information délicate ici, mais de quoi comprendre où on met les pieds. Divers textes subjectifs (d’un magistrat itinérant, d’un expert en urbanisme…) permettent d’obtenir divers points de vue et d’entrevoir la richesse de ce Village de l’Eau pure.

Enfin, le Guide des Aventures propose de très nombreux défis / focus / frappe (des synopsis et accroches d’aventures) ainsi que cinq denses scénarios tirant parti des spécificités locales – de quoi jouer un bon moment. La présentation de plusieurs axes de campagne complète le tout et guide le meneur de jeu désireux de créer sa propre saga au sein de Sunda Mizu Mura.

Enfin, une superbe carte de la ville accompagne ces trois livrets (qui totalisent déjà près de 350 pages). Détaillée jusqu’au la maniaquerie, on imagine le travail de titan qu’elle a dû nécessiter ! Elle est en tout cas fort pratique et contribue à l’immersion dans cette cité atypique.

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Une eau pas si pure…

L’originalité de Sunda Mizu Mura vient de l’importance de l’économie dans la vie de la cité. Combinée à sa situation (sur les terres du Clan du Crabe, au confluent des influences Licorne et Mante), cette orientation permet de changer un peu d’ambiance vis à vis du Rokugan habituel.

Le commerce tenant un rôle de premier plan, tout une partie de la population de l’Empire peut ainsi être mise à l’honneur : marchands et parrains du crime, rônins louant leur sabre et samurais de basse extraction, pirates et moines pas très purs… Le peuple acquiert une grande importance et même les religieux occupent une place primordiale ici (le culte de Daikoku est en effet morcelé en plusieurs factions pour des raisons financières et politiques). De fait, un meneur de jeu lançant sa campagne à Sunda Mizu Mura peut aisément s’inspirer de films de sabre tels les Zatoichi – qui mettent en scène petite noblesse, commerçants et yakuza.

Une optique de jeu peu exploitée par le Livre des Cinq Anneaux et qui apporte une réelle bouffée d’air frais dans cet univers parfois un peu trop étouffé par divers carcans (respect intransigeant de l’honneur, jeu des apparences, occultation du peuple…).

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En conclusion

Sunda Mizu Mura est probablement l’un des tous meilleurs suppléments jamais produits pour le Livre des Cinq Anneaux – toutes éditions confondues. À titre personnel, je le préfère même à la Cité des Mensonges du fait de ses possibilités ludiques plus étendues.

Si vous êtes fan de ce jeu, alors Sunda Mizu Mura est un achat obligatoire – nuff said.

Sunda Mizu Mura – le Village de l’Eau pure
Un supplément pour le Livre des Cinq Anneaux, édité par la Voix de Rokugan avec l’accord de AEG et Edge
Trois livrets de 164, 120 et 64 pages + carte format A2
35 €

N.B. : Cette chronique est originellement parue dans le n°0 de eMaginarock. Elle est publiée à présent sur le site à l’occasion de la réimpression fort attendue de ce supplément, et est accompagnée d’une interview des deux auteurs.

Trois questions à Olivier Sanfilippo et Aldo Pappacoda, auteurs de Sunda Mizu Mura

eMaginarock (M) : D’où est venue l’idée de faire Sunda Mizu Mura ? Racontez nous les origines secrètes de ce supplément, de la conception à la sortie en dur.

Aldo Pappacoda (AP) : Je suis arrivé sur le supplément alors qu’Olivier avait déjà réalisé la première mouture du plan de la cité et d’une bonne moitié de l’actuel Guide du Maître. Le contexte m’a immédiatement séduit, au point d’y avoir fait jouer quelques séances. Ensuite, c’est resté pendant un moment un dossier récurrent entre Olivier et moi, avec l’idée en commun de mener Sunda Mizu Mura à terme pour en faire un ensemble prêt à jouer.

Lorsque nos amis de la Voix de Rokugan se sont impliqués dedans, à l’initiative d’Émilie Neyers, le projet a pris alors une nouvelle ampleur. C’est à partir de là que l’idée de faire un Guide du Joueur et de proposer plusieurs scénarios est venue. Le reste a été surtout affaire de patience et de la bonne volonté de tous ceux qui nous ont aidés à obtenir au final un résultat qui a largement dépassé nos attentes.

Olivier Sanfilippo (OS) : L’idée originale m’est venue alors que je préparais ma campagne pour le Livre des Cinq Anneaux, je souhaitais faire passer les joueurs par Sunda Mizu Mura : une cité d’importance de l’univers du jeu, mais à peine évoquée dans quelques suppléments. Du coup j’ai décidé de la développer. J’avais à l’esprit la boîte de Ryoko Owari Toshi – la Cité des Mensonges : probablement un de mes suppléments préférés de la gamme. Au fil de mon travail j’ai développé plus avant la cité et mes joueurs ont commencé à s’intéresser plus encore à certaines intrigues que j’avais esquissées. Du coup cela m’a poussé à la développer d’avantage. C’était la première étape.

Je me suis alors dit : « Tant qu’à faire, je vais écrire un supplément que je diffuserai ensuite sur le net ». C’était alors la première version de ce qui allait devenir le Guide du Maître. À ce moment, Aldo (alias Pénombre) m’a demandé si je voulais bien le laisser voir ce que j’avais fait. J’ai de suite dit oui, j’appréciais énormément son travail de qualité, en plus d’être un ami. Après sa lecture il m’a proposé son aide pour finaliser le supplément (qui n’aurait jamais eu cette ampleur sans sa participation)… Et ça a dérapé! On l’a complété, puis Émilie Neyers est en effet venue nous demander si on voulait en faire un projet de la Voix de Rokugan, on a dit « Pourquoi pas ? » Et on s’est lancé avec Aldo dans l’écriture d’un ouvrage en trois livrets, on s’est éclaté, on a pris notre temps pour faire ce qui nous plaisait, des amis nous ont rejoints (que ce soit pour les illustrations ou les relectures)…

Initialement, on visait une simple mise à disposition en PDF mais on s’est simplement dit que ce serait plus pratique d’avoir tout ça sur papier (plus de 340 pages en trois livrets et une carte !) et que ça nous ferait bien plaisir de l’avoir en dur pour nous. De là, Edge a été contacté et ils nous ont donné leur feu vert pour une édition papier ; et pareil pour AEG par le biais de leur représentant France. À part quelques recommandations (utiliser l’édition en cours pour les règles, ne pas utiliser de matériel graphique officiel et que le tout soit raccord / crédible avec la storyline du jeu), ils nous ont laissé carte blanche. Finalement ils ont relu la version finale et l’on considéré ‘canon’” par rapport à la gamme officielle. Ce qui je dois dire m’a sacrément fait plaisir !

Pour l’aspect plus matériel (gestion avec l’impression et distribution, notamment), Émilie Neyers et Kevin Civy s’en sont occupés (et s’en occupent toujours avec la réimpression en cours). Ce fut finalement le travail de toute une équipe, mais aussi une œuvre très personnelle qu’on a fait comme on le souhaitait.


M : Quelles inspirations vous ont aidés à donner forme à cette ville un peu atypique au sein de Rokugan ?

AP : La série des films Zatoichi, les films Sanjuro et Yojimbo d’Akira Kurosawa, le comic-book Usagi Yojimbo par Stan Sakai et le manga Kozure Okami de Kazuo Koike (plus connu sous son titre occidental Lone Wolf & Cub) ont été mes sources d’inspiration majeures. À la fois pour ma pratique du Livre des Cinq Anneaux en général et pour ce projet en particulier. La série de manga Ikkyu par Hisashi Sakaguchi et le film Après la Pluie de Takashi Koizumi ont également joué un rôle.  Il y a eu aussi les nombreuses discussions sur le site de la Voix de Rokugan à propos des moines, des rônins et des classes populaires – ainsi évidemment que les échanges avec mes différents groupes de joueurs au fil des années.

Surtout, c’est l’alchimie qui s’est rapidement établie entre Olivier et moi qui a nourri mon travail. Tout au long du projet, j’ai eu l’impression que chacun de nous pouvait puiser sans hésitation dans les idées et les inspirations de l’autre pour développer les siennes.

OS : Alors pour ma part, les inspirations sont multiples sans être forcément toujours identifiées. En tout premier lieu, il y a la gamme du Livre des Cinq Anneaux et en particulier la boîte de Ryoko Owari Toshi – la Cité des Mensonges ou encore les Porteurs de Jade. Côté jeu de rôle, j’avais aussi à l’esprit les travaux des Historiens de la Shinri sur le supplément amateur du Gozoku (toujours pour le Livre des Cinq Anneaux). Ensuite du côté des animés pour n’en citer qu’un, ce serait sans conteste Samurai Champloo. Côté cinéma, Après la Pluie est un film qui de manière générale influence en permanence ma vision de Rokugan, mais finalement plus que des films de sabres c’est l’atmosphère des polars que j’avais à l’esprit en écrivant les textes ou scénarios avec Aldo.

Et comme Aldo le souligne, ce sont principalement nos échanges qui ont apportés le plus de matière. Ces échanges cumulés à mon univers personnel forgé par un nombre incalculable d’influences où je vais aller piocher dans du Miyazaki, du Lovecraft, du Kurosawa, le dernier navet érotico-gore japonais regardé à 3 h du matin avec mon meilleur pote, pour partir vers du Exil (jeu édité il y a plusieurs années par Ballon-Taxi), un épisode de Derrick vu avec mon grand-père, en passant par la série Rome à l’époque ou encore le Dernier Samurai, sans oublier les ouvrages que je me farcissais pendant mon doctorat. Tout ça et nos discussions ont pu m’inspirer un PNJ, un lieu, une ambiance, une intrigue ! Je fais l’éponge et Sunda Mizu Mura, c’est un peu mon jus de cervelle mélangé à celui d’Aldo, organisé autour de cette cité.

C’est aussi peut-être pour ça que j’ai l’impression que cette ville est vivante. Plus largement, je suis fan des villes, cités, etc. dans la vie comme dans le jeu de rôle. Ça me fascine… Chacune d’entre elles a sa personnalité propre et j’espère qu’on a réussi à faire ressentir un peu de ça dans ce supplément.

M : Sunda Mizu Mura connait un beau succès, au point d’avoir eu droit à une réimpression. Envisagez-vous un suivi ? Sous quelle forme ?

AP : En ce qui me concerne, j’ai bien envie de revenir faire un tour dans les rues de Sunda Mizu Mura, mais j’ai d’autres projets en cours qui me prennent tout mon temps. Je pense qu’il y aurait encore à dire et à faire, d’autant que plusieurs lecteurs et amis nous ont fait des retours très élogieux et que plusieurs membres de la Voix de Rokugan cogitent sur une campagne officielle. Il faut qu’on en reparle sérieusement avec Olivier.

OS : Et bien, parlons-en ! Oui, Sunda Mizu Mura aura un jour ou l’autre des développements. Je parle en ce qui me concerne et vu qu’Aldo à l’air chaud… Et bien, voilà tu as ta réponse ! Bon par contre en effet, on a pas mal de projets actuellement en cours. Aldo a écrit dans le Casus Belli n°7 un scénario que j’ai illustré et qui fait une excellente introduction à la cité. À côté de cela, au moins un des prochains Webzine de la Voix de Rokugan portera en grande partie sur la cité. Aldo ou moi-même donnons un coup de main mais c’est chouette de voir justement les autres s’emparer de la cité et la développer. Moi-même, je maîtrise une campagne dans la cité, lancée il y a quelques mois, et du coup ça gamberge pas mal dans ma tête.

Donc oui : je pense sincèrement qu’on va faire quelque chose, mais quand et quoi – je n’en sais encore fichtrement rien !

Propos recueillis par Romain d’Huissier