Arabia Felix 2Voyage en terres inconnues

Terra Incognita – Voyages aux Pays de Nulle Part est un de ces jeux de rôle dits « à univers » plutôt qu’« à missions ». Son univers, foisonnant, se base sur l’histoire de notre monde au début du XVIIIe siècle tout en la faisant dévier dans une uchronie et en la tissant avec les contes et légendes de l’époque. Pensez donc : le Roi-Soleil semble immortel, les rivalités de diverses coteries font rage tant dans les couloirs des palais qu’à mille lieues de la Cour, des aventuriers partent à la découverte de pays fabuleux sur terre, sur mer et même dans les cieux, et le Chat Botté, les Patagons et les habitants de la Lune sont des réalités bien tangibles !

Une porte d’entrée

Devant un tel foisonnement, le risque pour un meneur de jeu est la difficulté de ne pas savoir par quel bout le prendre ; le riche écheveau de Terra Incognita devient alors, malheureusement, la toile d’araignée dans lequel ce meneur se retrouve prisonnier, en compagnie de joueurs peut-être tout aussi perdus que lui.

La campagne des Indes célestes, dont plusieurs scénarios constitutifs ont déjà été publiés dans la gamme de Terra Incognita, a pour vocation de servir de tremplin aux meneurs et joueurs, mais quand le tremplin est très haut, la simple idée du plongeon peut vous ramollir les jambes !

Les opuscules de la collection Le Mercure céleste, au sein de la gamme de Terra Incognita, pourront constituer des portes d’entrée plus abordables. Leur architecture, en tout cas, s’en donne l’ambition : 32 pages réparties, grosso modo, pour moitié en description d’un contexte de jeu et pour moitié en un gros scénario exploitant spécifiquement ce contexte. Meneurs et joueurs n’auront donc pas à se faire des cheveux blancs en se demandant comment ingurgiter l’ensemble des tenants et aboutissants – connus et secrets – de l’univers du jeu, tout en goûtant à des aventures porteuses du souffle particulier de ce jeu : contrées exotiques, créatures fabuleuses, intrigues politiques et profits personnels.

Le titre de cette collection de suppléments sera révélateur aux yeux de qui saura le décrypter : Mercure, multifacette dieu du commerce et des voleurs, puis également dieu des voyages, messager des autres dieux, divinité du lucre et de la connaissance, Mercure profane et Mercure céleste. Clin d’œil, aussi, qui n’échappera pas aux connaisseurs du Mercure galant, périodique « d’information » – dirions-nous aujourd’hui – qui régalait ses lecteurs d’histoires de la Cour, des villes et des campagnes.

Un parfum d’Orient

Au début du XVIIIe siècle, Antoine Galland, antiquaire du Roi, membre de l’Académie française et ancien ambassadeur de France auprès de l’empire ottoman, publie sur une douzaine d’années la première traduction en langue européenne d’un monument de la littérature arabe : Les Mille et Une Nuits. Si l’on sait aujourd’hui que ce tissu de « contes dans les contes » est nourri d’histoires venues de Perse et probablement d’Inde, il va alimenter, dès sa publication, dans les esprits européens la vision fantasmée d’un Orient magique et quelque peu sulfureux. Et même une vision fantasmée des Mille et Une Nuits, puisque Galland ne s’est pas contenté de traduire les contes qui composaient le recueil originel : il y a ajouté des contes qui n’en faisaient pas partie (les aventures de Sindbad et d’Ali Baba, par exemple) et même des histoires de sa propre plume. Qu’importe, voilà de quoi nourrir les orientalomanies les plus curieuses et les imaginations les plus fertiles : rien moins qu’un extraordinaire moteur pour les joueurs de Terra Incognita et leurs personnages !

Les antiques Romains avaient baptisée « Arabia Felix » – Arabie heureuse, fertile – le sud et le sud-ouest de la péninsule arabique, par opposition aux Arabies déserte et pierreuse – « Arabia Deserta » et « Arabia Petraea ». À ces confins de l’empire ottoman, le pouvoir du sultan la Sublime Porte est grandement dilué par la distance, et les potentats locaux se taillent des royaumes à la pointe de leur cimeterre. Nul doute que les personnages y trouveront des défis à la hauteur de leurs espérances. Non seulement les enjeux politico-religieux (chrétiens face aux mahométans, disque du soleil face au croissant de lune), mais aussi toutes les saveurs des Mille et Une Nuits, entremêlées aux Substances et Prodiges propres à Terra Incognita : tentant de s’introduire dans les harems interdits ou d’échapper au bras vengeur d’un vizir cruel, poursuivant un boutre cinglant dans les eaux d’Oman ou un tapis volant se faufilant entre les minarets, affrontant un djinn tenant dans une lampe ou un géant grand comme une colline – le tout dans le parfum du café ou le scintillement des perles.

Et rien de tel que le scénario grand format inclus dans le livret pour mettre en mouvement ce décor et tout ce qui le peuple !

100 % subjectif

Vous voulez jouer à Terra Incognita pour son côté « exotisme et merveilleux », et vous vous sentez en retrait, pour l’instant, par rapport aux intrigues politiques ? Vous avez envie du plaisir simple d’une aventure que n’aurait reniée ni Gulliver, ni Sindbab ? Alors cette Arabia Felix est faite pour vous.

Et le génie sorti de la lampe a soufflé à mon oreille que d’autres numéros du Mercure Céleste sortiront des presses dûment autorisées par le Roi-Soleil pour offrir d’autres cadres de jeu, conduisant joueurs et personnages vers de nouveaux horizons à explorer.

François-Xavier Cuende

Arabia Felix
Un supplément au jeu Terra Incognita – Voyages aux Pays de Nulle Part édité par les XII Singes
32 pages
9,90 €

Note de l’auteur de l’article : j’ai contribué, par de la relecture et des conseils, aux ouvrages publiés jusqu’à présent – y compris à ce livret – dans la gamme Terra Incognita, pour laquelle j’ai une sympathie d’esprit. Mon regard sur cette Arabia Felix n’est donc pas celui d’un observateur totalement détaché ; je ne pense pas que cela soit honteux, mais le préciser me semblait utile, par honnêteté envers les lecteurs de eMaginarock.