Mary_shelleys_frankenstein_ver2Frankenstein a beau être un monument de la littérature, source d’inspiration pour tant et tant d’artistes et d’écrivains, il existe peu de films ayant tenté l’exploit de retranscrire la noirceur, le mythe et la profondeur de ce roman. En dehors du fameux opus de James Whale dans lequel Boris Karloff offrait une prestation unique, qui peut citer un film digne de l’écrit ? Et bien en voici un, réécriture certes de l’œuvre de Mary Shelley, mais contemporain, à l’intensité dramatique digne de son réalisateur Kenneth Branagh.

Dans le froid mortel du pôle nord, le capitaine Walton recueille un homme désemparé qui lui conte son histoire. Il se nomme Victor Frankenstein et n’était encore qu’un enfant lorsqu’il assista, impuissant, à l’agonie de sa mère. Le chagrin de son père devenu veuf ne l’aida en rien à comprendre pourquoi ce Dieu qu’on lui avait appris à vénérer n’avait pu empêcher une telle tragédie. Décidé à devenir médecin, il étudia sans relâche, oubliant jusqu’à sa sœur adoptive qu’il aimait en secret. Plus que la médecine de son temps, Victor aspirait à découvrir comment guérir la mort… Dans son esprit marqué par le décès maternel, cette folle obsession avait mûri, la mort ne serait qu’une maladie comme les autres qu’il devait guérir. Sans parler à quiconque de son projet, il utilisa les cadavres jonchant alors Genève en proie à une épidémie et assembla un être humain, reproduisant une matrice en laboratoire. Car pour comprendre et vaincre la mort, Victor pensait devoir rendre la vie à des chairs mortes. Grâce à ce corps recomposé, à un laboratoire bien rempli et à un orage bienvenu, il réalisa son fantasme : sa créature prit vie. Mais sa force inattendue le surpris. Incontrôlable, elle disparut du laboratoire sans qu’il puisse la retenir. Horrifié de son acte, comprenant qu’il s’était fourvoyé, Victor pensa d’abord oublier, abandonnant son laboratoire et regagnant le domicile familial. Il y retrouva celle qu’il aimait et pensa s’éveiller d’un long cauchemar. Mais sa créature errante, livrée à elle-même tel un enfant qui viendrait de naître, commit des erreurs et s’attira la haine de tous, effrayés par son apparence. La rage puis la haine s’empara alors de cet être difforme et abandonné qui retrouva bientôt la trace de son créateur…

Le mythe du médecin défiant Dieu et la Nature est au cœur du roman de Mary Shelley et, bien que les bouleversements scientifiques et sociaux aient pu l’écorcher, il demeure fascinant. Car tout dans les désirs de Frankenstein comme ceux de sa créature font écho à ce qui habite leurs frères humains. Le chagrin face à la souffrance et la mort d’un être cher, la folle espérance qu’un acte ou un autre, fut-il médical puisse sauver cet être, lui rendre vie, ces sentiments, bien que marqués de l’interdit dogmatique religieux, sont ancrés en chacun. Cette implication clairvoyante de nos peurs primales face à la mort, à l’espoir que revêt la médecine moderne est une source savamment employée par Mary Shelley qui n’a pas hésité à détruire ce fondement premier de son roman au profit d’autres évidences plus réalistes, pourtant tout aussi, voire plus, pleines de vérité, d’un fatalisme lié à la nature humaine à ses règles imposées que nul ne saurait enfreindre sans s’exposer non au jugement divin mais à un retour brutal à la nécessaire évidence : on ne peut aller à l’encontre de la Nature.

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Kenneth Branagh sublime le mythe de la créature avec ce film. Doté d’un scénario qui, mis à part quelques extravagances dramatiques et autres effets gores inexistants ou survolés dans le roman, son Frankenstein rend un hommage poignant à l’œuvre littéraire. Tout y est : le drame originel, la folle espérance des temps modernes nourris des balbutiements de la médecine, l’amour presque interdit qui franchit les barrières sociales et morales pour finalement être broyé par le destin, l’amour peut-être plus interdit encore, à rebours, à sens unique, encore entre le savant fou et sa créature, de cet amour étrange qui seul peut devenir haine, obsession, folie… L’éventail d’émotions, de sentiments qui se succèdent tout du long supplante bien des récits et rappelle effrontément le roman de Mary Shelley.

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Le jeu des acteurs ravit le spectateur. Kenneth Branagh joue un Frankenstein exalté, fascinant, amoureux, créateur débordé, presque fou, terminant son aventure dans un abandon total à un appétit de vengeance qui se retourne contre lui-même. Robert De Niro est impressionnant dans le rôle de la créature, au physique méconnaissable, passant d’expressions et d’actes enfantins à un masque et une violence couverts de rage et d’égarement, une douleur émotionnelle qui ne le quitte jamais. Helena Bonham Carter est la promise toute naïve et amoureuse idéale, beauté pâle et innocente jusqu’au drame qui la métamorphose en tragédie faite chair. Tom Hulce et Ian Holm, seconds rôles indispensables ne sont pas en reste, ils affirment l’humanité de Frankenstein, ce qui le rattache à son espèce, et en fait un monstre pire que celui qu’il a créé.

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Frankenstein est aussi et peut-être surtout un film très esthétique. Pour un film d’horreur, cela peut paraître inattendu mais la photographie, les décors et le maquillage de De Niro sont des personnages à part entière. La lumière créée l’atmosphère de chaque chapitre, s’adapte à l’évolution des travaux de Frankenstein puis au cheminement de la créature jusque dans le froid mortel du point le plus éloigné de vie des hommes. La tragédie se voit au travers de ce jeu de tons chauds et froids qui dansent d’une scène à l’autre, servant la folie scientifique puis la quête de rédemption.

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L’ensemble des décors pointent du doigt le milieu social d’où est issu Frankenstein, glissant dans sa débauche matérielle alors qu’il poursuit ses travaux, assistent à sa vaine tentative de retour à une vie conventionnelle, enveloppent l’infructueuse adaptation de la créature à une vie en communauté, enferment les protagonistes dans le trop confortable nid douillet d’un Frankenstein faussement convaincu qu’il peut oublier ses fautes et recommencer sa vie pour mieux les plonger dans les tréfonds de la tragédie.

Le Frankenstein de Kenneth Branagh est une adaptation respectueuse du roman de Mary Shelley, de toute sa profondeur morale et novatrice, porteur d’un message intemporel : malheur à qui cherche à trahir sa nature profonde et refuse d’assumer ses erreurs… Un très bon film d’horreur plein de pathos mais pas excessif pour autant.

Frankenstein
Réalisateur : Kenneth Branagh
Production : Francis Ford Coppola
Scénario : Steph Lady et Frank Darabont d’après le roman Frankenstein ou le Prométhée Moderne de Mary Shelley
Décors : Tim Harvey
Photographie : Roger Pratt
Maquillage : Daniel Parker, Paul Engelen, Carol Hemming
Avec : Kenneth Branagh, Robert De Niro, Helena Boham Carter, Tom Hulce, Aidan Quinn, Ian Holm…
Sortie France : 1995