LEs Fleurs du mal- TherionEn octobre 2012 sortait un album singulier : Les Fleurs du mal de Therion.

Replaçons les choses dans leur contexte. Therion est un groupe de metal aux inspirations les plus sombres : Christofer Johnsson, son leader, est membre de la Secte du Dragon Rouge, versée dans la magie et les lectures kabbalistiques. Cela ajouté à l’esthétique profondément gothique et l’inclinaison romantique du groupe, peut présager de nombreuses choses d’un album portant un nom pareil, mais qu’en est-il ?

Il s’agit de reprises de chansons françaises des années 60, bien sûr !

Il importe pour apprécier cet album de ne pas porter de jugement de valeur hâtif. La chanson française – et celle de cette époque à plus forte raison – a tendance à rebuter le metalleux moyen, c’est donc un choix risqué que fit Therion au nom de l’art. Cette initiative à elle seule est louable.

Qu’en est-il de la musique ? Il paraît difficile de concilier l’univers de Therion, sombre et malsain, à l’apparente bonhomie de la chanson française. C’est faire deux erreurs que d’affirmer cela : d’une part la chanson française des années 60 pouvait faire preuve d’un romantisme tardif plutôt raffiné. La sensualité de « Sucettes » de France Gall, la mélancolie de « Mon amour, mon ami » de Marie Laforet ou la nostalgie de « La Maritza » de Sylvie Vartan, ont-elles à envier au Serpents qui dansent d’un Baudelaire, au Tristesse d’été d’un Mallarmé, ou au Sol natal d’une Marceline Desbordes-Valmore ? D’autre part, un bon musicien peut adapter à peu près n’importe quoi. Et Therion est un groupe de bons musiciens.

C’est dont ainsi que naquit Les Fleurs du mal. L’album n’est pas exempt de défauts, on peut regretter notamment que certaines reprises manquent un peu d’originalité tel « Initials B.B. » qui aurait pourtant pu avantageusement s’inspirer de la symphonie de Dvorak en plus de ce qu’en a fait Serge Gainsbourg. La voix profonde et caverneuse qui chante « Initials B.B. » est du plus bel effet, mais à côté de l’invention d’autres morceaux du même disque, cela semble un peu faible. « Je n’ai besoin que de tendresse » s’éloigne radicalement de l’original de Claire Dixon, mais il me semble que son côté heavy outrancier ne convient pas. Le tout est techniquement excellent, mais la sauce ne prend pas.

En revanche, des pièces comme « Mon amour, mon ami » ou « J’ai le mal de toi » sont des réussites totales. Therion est connu pour travailler avec des chanteurs multiples, ce qui confère une variété vocale à leur musique des mieux venues en l’occurrence. « Mon amour, mon ami », ralenti jusqu’à l’extrême, revêt une lourdeur nouvelle qui renforce les sentiments de la musique. Les nouveaux partis pris instrumentaux y sont magistraux et cette légère chansonnette se transforme ici en une superbe cathédrale de musique. « Polichinelle » est théâtralisée, les personnages étant incarnés par l’un ou l’autre des chanteurs de Therion, ce qui rend son implication narrative différente de l’originale, et renforce le dialogue entre la jeune fille et son amant.

Il est impressionnant de voir combien les Suédois de Therion sont parvenus à travailler leur français. A l’exception de Thomas Vikström qui s’avère un peu plus faible que les autres sur ce terrain, l’illusion est frappante, et on jurerait souvent entendre des Français. Ces chanteurs qui sont, par ailleurs, exceptionnels et polyvalents, confèrent à cet album une richesse assez remarquable. On remercie Therion de mettre un point d’honneur à cela dans chacun dans leur opus.

On parle des arrangements de Therion qui sont excellents, mais des reprises sont toujours tributaires de la qualité de la pièce originale. Or, la variété française des années 60 savait parfois être de très bonne facture. Sur un plan musical plus strict, on observe que les musiques choisies ici sont volontiers ancrées dans une tonalité affirmée plutôt que dans une modalité éolienne qu’on retrouve abondamment dans la variété actuelle. Cela participe à la couleur de cette musique. Les grilles sont moins tournantes et évoluent davantage, ce qui est un plus indéniable.

Therion a pris un risque. Un risque énorme. De mon point de vue, en dépit de quelques faiblesses, ils ont gagné leur pari. Cet album est très bon, s’écoute et se ré-écoute avec plaisir, et mérite sa place dans la discographie d’un groupe magistral comme Therion.

On est heureux de voir que le milieu du metal est capable de ce genre d’excentricités !