ayerdhalrainbowwarriorsCertes, ce titre de Rainbow Warriors sous la plume d’Ayerdhal ne peut que nous faire penser de prime abord à un des plus retentissants loupés de nos apprentis barbouzes franchouillards, d’autant que depuis Transparences et les entrées qu’a pu alors obtenir l’auteur dans les milieux de l’information et de l’espionnage, il est devenu un chantre du complot permanent. Mais il n’en est rien, et il suffit de lire la quatrième de couverture, même s’il y a néanmoins un vrai complot :

Mis à la retraite sur requête du bureau ovale, le général de division Geoff Tyler se voit proposer par l’ancien secrétaire général des Nations Unies de reprendre du collier à la tête d’une armée privée financée par des célébrités de toutes obédiences.
Son objectif : renverser le dictateur d’un État africain, soutenir le gouvernement transitoire le temps de la rédaction d’une constitution démocratique, et permettre la tenue d’élections en bonne et due forme.
Ses moyens : à lui de les définir, l’argent n’est pas un problème. Son effectif : Un encadrement d’une centaine de professionnels et 10 000 soldats dont il faut parfaire la formation.
Jusqu’ici tout va bien. Il y a toutefois un détail.
Cette armée est presque exclusivement constituée de LGBT. Lesbian, Gay, Bi, Trans.

Alors que le mariage et l’homoparentalité pour tous font encore débat, Ayerdhal nous pousse au-delà de nos limites et nous plonge avec humour au cœur de thèmes férocement actuels : l’ingérence militaire sous prétexte humanitaire, la solidarité à l’échelle mondiale d’un groupe stigmatisé et persécuté, la défense sans concession des Droits de l’Homme… Cette fiction plus vraie que nature interroge avec une impertinence jubilatoire. Et si l’engagement d’individus non directement concernés, aux côtés de populations persécutées, pouvait modifier le destin du monde ?

Ces guerriers arc-en-ciel sont symbolisés par cette belle et sobre couverture où se côtoient le casque du bidasse de base et les couleurs du drapeau arc-en-ciel du mouvement des droits des LGBT. L’identité sexuelle fait partie de l’identité des individus et aide à leur construction, au même titre que la religieuse, la politique, etc… Et pourtant toutes ces facettes d’un individu n’ont pas le même droit à la mise en avant, notamment dans la sphère publique où l’identité sexuelle est souvent refoulée, voire réprimée par une certaine morale, voire par certains Etats. Alors qu’un défilé LGBT ou une catho-pride, à l’image des manifs antimariage homosexuel de ces derniers temps, m’indiffèrent avec une égale constance, il n’en est pas de même pour tous nos concitoyens qui n’éprouvent que haine pour toutes les différences.

C’est bien là le problème, car dans Rainbow Warriors, ce n’est pas l’opposition à un droit nouveau qui est mis en exergue, mais le niveau ultime de la discrimination : la répression. Par commodité, c’est donc un Etat d’Afrique qui sera le lieu expérimental d’un nouveau type de conflit : la révolution menée par des troupes majoritairement LGBT. La négociation, l’intelligence ne suffisent pas toujours à imposer des droits, alors c’est la violence qui va peut-être permettre l’évolution des esprits. J’ai d’abord pensé assister à une belle démonstration de cohésion desdites troupes à l’image des armées antiques ou bien plus que des frères d’armes, nous avions des amants qui portaient les armes avec d’autant plus de rage qu’ils se battaient pour préserver la vie de l’être qu’ils aimaient le plus au monde et qui combattait à leurs côtés. Que nenni ! Nous avons là, la belle cohésion des frères d’armes de toutes les armées du monde plongées dans un conflit où l’idéologie prend le pas sur le stratégique.

Tout d’abord, on peut s’interroger sur ce général qui crache sur les tombes des hommes tombés sous ses ordres alors qu’un militaire qui se respecte devrait plutôt se mortifier d’avoir sacrifié tant de vies à sa carrière. Mais passons. Il faut reconnaître que si l’écriture d’Ayerdhal est celle d’une de nos plus belles plumes, l’entame de ce roman est pour le moins déconcertante du point de vue des valeurs. Il est pour le moins étrange de voir tous ces mécènes et think tanks, si versés dans le bien-être de leurs contemporains, inciter le général Geoff Tyler à reprendre les armes pour imposer une liberté incontestable. L’ingérence ou la non-intervention et les moyens à mettre en œuvre ne sont jamais évidents et peuvent aussi bien être considérés comme légitimes ou non. L’histoire récente, de la Somalie à l’Irak, de la Libye à la Syrie, nous le démontre chaque jour. Agir ou non, pour ou contre ses intérêts économiques ou démocratiques.

Restons donc dans le registre de l’allégorie. Et poursuivons la lecture. C’est une belle galerie de personnages qu’Ayerdhal nous présente. Plus crédibles les uns que les autres, ils sont attachants – cela sera même l’occasion de vrais déchirements pour le lecteur un peu plus tard – et nous montrent, pour certains, des qualités insoupçonnables. N’allez pas imaginer qu’une lesbienne ne prendrait pas autant son pied à vous écorcher de la tête aux pieds avec un couteau de chasse que la dernière des brutes de quelque troupe de mercenaires à la Blackwater. La virilité guerrière est un mythe que l’auteur renvoie allègrement dans les bas-fonds de l’histoire. Nous assisterons au recrutement, parfois original, des troupes, leur montée en puissance et enfin le passage à l’action, dont je ne vous révélerai rien, mais qui vaut le détour, car l’auteur maîtrise parfaitement les scènes d’action.

Sous des abords de récit distrayant, ce roman soulève de nombreuses thématiques comme le droit ou le devoir d’ingérence, la lutte contre l’homophobie et la reconnaissance des droits afférents, la démocratie et son plafond de verre qu’est l’économie, etc… Ne sous-estimez pas les détails qui ponctuent ce texte, j’y ai par exemple trouvé assez amusant de chercher à reconnaître certaines personnes réelles, même si elles ne sont parfois que des allusions au travers de leur nom, surnom ou initiales. Le seul reproche que je pourrais faire est que l’humour d’Ayerdhal se retrouve au début de ce roman puis s’estompe peu à peu pour passer dans un mode plus sérieux. Pour ma part, je pense que l’humour n’est pas l’ennemi du texte militant, mais il faut pouvoir le gérer sur la durée, et c’est un choix prudent qui a été retenu ici, d’autant qu’il est des scènes finales qui ne prêtent pas à sourire. On a parfois l’impression que l’auteur se bride alors que le bon mot et la remarque ironique pourraient trouver leur place dans la situation. C’est bien sûr la gravité des sujets sous-jacents et la nécessité de ne pas perdre le lecteur dans quelque digression qui l’a certainement incité à cette retenue.

Je me rappelle d’un petit déjeuner lors d’une édition passée des Imaginales où un auteur, et je crois que c’était Ayerdhal sans pouvoir l’affirmer, disait qu’il y a des ouvrages très cultivés, mais ennuyeux et d’autres mauvais, mais qu’on prend un grand plaisir à lire. Ici Ayerdhal nous offre un ouvrage d’abord léger, mais richement documenté qui change de ton progressivement pour soulever des problématiques sociétales de premier plan sans les noyer sous la gaudriole. Le final est grandiose et vous verrez défiler des scènes à l’Apocalypse Now, sublimes et tristes, car il n’est pas de guerre propre. Comme je le répète dans mes chroniques traitant de textes guerriers, les bombardements chirurgicaux, les dégâts collatéraux zéro, cela n’existe pas ailleurs que dans le langage sirupeux de nos politiques afin que nous acceptions la boucherie ignoble qu’est chaque nouveau conflit quelle que soit sa motivation. Roman de politique-fiction, d’aventure et de guerre, Ayerdhal nous offre une œuvre militante de premier ordre. Une bonne lecture pour entrer dans l’univers de ce bel auteur.

Rainbow Warriors
Ayerdhal
Au Diable Vauvert
2013

Au format numérique en 8 épisodes : épisode 1 gratuit, puis 0,99 € chacun des 7 épisodes suivants
Au format papier broché : 20,00 €