pantin sans visageLe Pantin sans visage est une bande dessinée bien particulière créée  par Aalehx. Un univers poétique et envoûtant. Je suis tenté d’écrire qu’il nous narre l’histoire d’un pantin, mais ce serait débuter la chronique par un relatif mensonge : il ne nous narre rien, il montre tout. Car la particularité de cette bande dessinée est de n’avoir aucun phylactère. Les personnages sont tous muets. Cela signifie-t-il qu’ils n’ont rien à raconter ? Cela, en revanche, reste à voir… La bande dessinée est accompagnée d’un disque au contenu interprété et chanté par Aalehx lui même. C’est cette dimension synesthésique et double qui m’a donné envie de m’intéresser au Pantin sans visage.

Nous suivons donc les pérégrinations d’un jeune pantin sans visage qui prend vie. Du moins se met-il à se mouvoir. Celui-ci va, au fil des rencontres, progresser dans un univers d’une grande poésie et développer son rapport au monde extérieur. Il se verra offrir des yeux, une personnalité, les moyens de recevoir et d’interagir avec son prochain, qui, au final, l’achèveront et lui offriront la Vie. Pourtant, la communication ne passe jamais par la parole et ce sont de subtils témoignages d’affections, ou de franches manifestations de malveillance qui font état des émotions des personnage. Pas un baiser n’est échangé par les deux héros. Comment cela se pourrait-il, du reste, sans lèvres pour ce faire ?

Est il besoin de préciser que le niveau graphique est excellent ? Évoluant dans un univers que j’ai la faiblesse de qualifier de Burtonien – mais quel artiste mélangeant des thèmes d’apparence enfantine à une imagerie sombre peut se soustraire à une telle comparaison ? – le pantin nous fait découvrir les personnages les plus intéressants et les décors les plus superbes. C’est un conte moderne, un Pinocchio qui accède à la vie sans se soucier de savoir s’il est nécessaire d’être de chair ou de bois pour être. Chaque page est un tableau. Et soustrait au dictat de la parole – et par extension à celui du temps – on peut voir chaque dessin, chaque page, à son rythme, sans avoir à maintenir le flot constant du verbe.

J’avais donc entre les mains un ouvrage qui portait en lui dessin, peinture, photographie, poésie (fut-elle muette), J’étais presque fébrile alors que j’écoutais le disque pour la première fois. L’auteur allait-il savoir être porteur de cette histoire aussi bien dans la musique qu’il l’avait été dans le reste ?

Qu’on ne se méprenne pas sur ce qui va suivre : l’initiative est extrêmement louable. Considérant que l’art se nourrit de lui-même, je suis de ceux qui encouragent ce type de travaux synesthésiques s’attachant à conjuguer les différents arts pour prétendre à quelque chose de parfait ; ce que d’aucuns appellent l’ « art total ».

La déception fut donc, pour moi, d’autant plus grande.

L’univers graphique du Pantin sans visage nous offre quelque chose d’éthéré, d’évanescent, un climat brumeux et superbe. Je m’attendais à ce que la musique suive ce chemin, au lieu de cela, je n’ai pu m’empêcher de lui trouver des airs de chansonnette à la moindre saveur, des chansonnettes que les quelques instruments exotiques, tel un theremin, ne parviennent pas à sublimer. Cette musique ne m’a pas porté une seule seconde dans les bois de la bande dessinée, elle ne m’a pas fait faire connaissance avec un seul des personnages. Elle m’a parlé d’eux, mais sans l’éloquence que j’attendais de la part d’un artiste capable de raconter ses dessins avec tant de talent.

Il n’est pas a exclure que la musique m’aurait plu si je l’avais entendue sans l’envisager comme une partie d’un tout plus vaste. Mais le fait est qu’en l’état, le diptyque BD-CD m’a évoqué un dessinateur et conteur de talent cherchant un prétexte pour faire la promotion de sa musique, et chanter des choses sans rapport, voire qui n’avaient pas été composées pour l’occasion.

C’est dommage. On touchait du doigt le sublime.

Ce n’est pas pour autant que je veux faire une mauvaise publicité au Pantin sans Visage. Au contraire. Il est possible que j’ai commis une erreur en considérant ces deux éléments comme partie intégrante d’un tout. La production du disque est de qualité, quand bien même la musique ne me toucha pas, et la bande dessinée est un petit bijou de poésie que j’ai pris grand plaisir à lire à plusieurs reprises. Une histoire à lire et a relire. L’absence de phylactère promet un conte sans cesse renouvelé, une bienvenue pluralité d’interprétation. Libre à chacun de poser – ou pas – les mots qu’il souhaite sur la touchante histoire de cette marionnette.

Le Pantin sans Visage
Aahlex
Editions du Riez

BD seule : 20.00 €
CD seul : 12.00 €
BD + CD : 30.00 €