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Seuls les Dieux – Simon Sanahujas

« Seuls les Dieux » narre les aventures de Karn, jeune mercenaire Luxian à la solde du  perfide prince Kehsis, lequel vient tout juste d’accéder au trône d’Estybie. Promu au commandement des Francs Compagnons, l’une des quatre compagnies étrangères, le turbulent Karn sera un moment éloigné du Palais de Ganathsur et envoyé sur les dangereuses Marches Noires, au long des frontières. Trahi par ses commanditaires, il y reviendra avec des intentions nouvelles. Intrigues et passion, complots et traîtrises, échauffourées et batailles, alliances transitoires et fraternités viriles, tous les grands ingrédients de l’aventure épique sont présents.

Un récit howardien

On sait que Simon Sanahujas, qui a consacré deux ouvrages au maître du genre ( « Les nombreuses vies de Conan » et « Conan le Texan »), est un fin connaisseur de l’œuvre howardienne. On ne s’étonnera donc de retrouver dans ce roman des thèmes fréquemment rencontrés chez Robert E. Howard, par exemple l’opposition du barbare au civilisé, les complots et luttes d’influence, les querelles intestines, l’accession au trône ou les vicissitudes du pouvoir. Mais on y verra aussi des influences classiques, en particulier à travers les premiers chapitres. Lorsque les mercenaires après la victoire viennent, à l’occasion des fêtes au palais, côtoyer la noblesse et l’inoubliable Zuleida, on ne peut que songer au roman épique de Flaubert, Les allusions et références sont si riches et si nombreuses que l’on pourrait faire dire à l’héroïne, pour paraphraser l’ermite du Croisset : « Salammbo, c’est moi ».

Mais – car l’héroïc-fantasy offre une marge de liberté supérieure à celle des romans historiques –  cette héroïne est aussi quelque chose de plus, tout comme « Seuls les Dieux » possède quelque chose de plus. Pourtant, l’auteur se garde bien d’abuser de cette liberté. La part fantastique de « Seuls des Dieux »,  en effet, si elle pleinement constitutive de l’histoire, y apparaît surtout en tant que trame et filigrane. A la différence du lecteur, qui devine les ressorts surnaturels dès les premiers chapitres, le héros ne prendra pleinement conscience de ces aspects que lors du dénouement. Il n’y a pas là de recherche d’effet de surprise – les péripéties et retournements de situation sont suffisamment riches et nombreux pour maintenir l’intérêt – mais un choix délibéré, plutôt que de se baser sur des composantes horrifiques, de mettre l’accent sur le côté épique.

Car « Seuls les Dieux », s’il n’élude pas les doutes et les réflexions philosophiques, et même politiques, au sens noble du terme, de son héros, est avant tout un roman de bruit et de fureur, riche du fracas des armes et des cris des blessés. Batailles rangées, harcèlements de troupes en convoi, combats singuliers, trahisons, infiltrations, guet-apens, rien n’y manque. Et l’auteur prend manifestement plaisir à accumuler des scènes de combat particulièrement réussies qui ne sont pas sans évoquer celles vécues par de grands héros howardiens comme Conan, Cormac Mac Art ou Turlogh O’Brien.

Les amateurs du genre s’amuseront de références et allusions howardiennes  disséminées ici et là (parmi les plus évidentes le juron « Lance et crocs ! », ou le nom d’un éditeur français de Robert Erwin Howard donné à l’un des commandants mercenaires), d’autres souriront à des astuces bilingues (« Le vieux Garlic empestait l’ail »), d’autres encore s’étonneront – ou se réjouiront –  de voir un auteur du vingtième siècle quelque peu oublié (Amadou Hampâté Bâ, 1901-1991), figurer comme un philosophe des temps révolus dans ce roman qui se déroule en des époques manifestement uchroniques et anciennes. Simple hommage en passant, à moins que ce détail ne soit l’un des indices laissant penser que l’univers de Karn pourrait être bâti sur les ruines de notre propre monde.

Même si l’on note encore quelques défauts mineurs comme l’usage d’un vocabulaire familier (gueuler, dégueuler, tapissé de gerbe) qui pourrait être employé par les personnages dans les dialogues mais n’est pas d’usage sous la plume d’un narrateur omniscient, on constate que l’auteur continue de s’améliorer de volume en volume avec notamment des descriptions plus travaillées et plus fouillées, un vocabulaire étoffé, et un indéniable sens de la mise en scène. Des progrès constants et un véritable travail, donc, qui laissent augurer du meilleur pour la suite de l’œuvre.

 Un riche volume

Faisant suite au roman, une longue nouvelle de près de cent pages, « Karwein » prend place dans une période de la vie de Karn évoquée au dixième chapitre de « Seuls les dieux ». Dans les terres glacées du nord, d’étranges personnages – hasard ou collusion – convergent en direction d’une auberge isolée, elle même passablement mystérieuse. L’ambiance de taverne,  la multiplicité explosive de protagonistes originaires d’horizons variés, le recours à des jeux de hasard mettant en scène les dieux eux mêmes ne tarderont pas, on s’en doute, à faire jaillir les lames des fourreaux. Runes maudites, temple souterrain, créatures démoniaques, on est ici encore dans l’héroïc-fantasy trépidante et classique.

Si l’on peut en fin de volume regretter l’absence de table des matières, on appréciera la carte géographique,  l’ « Essai de chronologie » relatif aux aventures du héros, et l’on notera le soin particulier apporté à la réalisation de l’ouvrage : quasiment pas de coquilles, une très belle illustration de couverture – jusqu’aux motifs dessinés à l’intérieur même des lettrages – et une robuste jaquette avec caractères en relief. « Seuls les dieux », second tome des aventures de Karn, apparaît donc à la fois comme un bel objet et comme la digne suite de « Nereliath », premier opus des aventures du barbare. Gageons que dans la chronologie ébauchée en fin de volume viendront prendre place bien d’autres péripéties, et que Karn le guerrier ne sera pas long à revenir faire chanter sa lame aux éditions Asgard.

Seuls les Dieux

Simon Sanahujas

Couverture : Yoz

Asgard

17 euros

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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