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Persistances gothiques dans les littératures de l’imaginaire – Collectif

Il est bien évidemment impossible de résumer en quelques lignes une série de vingt-six articles universitaires rassemblés en plus de quatre cents pages très denses. Actes du Colloque de Cerisy consacré au gothique il y a quelques années, ce volume vient s’inscrire dans une longue tradition liée aux littératures dites de genre, puisque l’on retrouve dans les thématiques de ce colloque, à côté d’études plus classiques, des sujets tels que Jules Verne, Lovecraft, les Détectives de l’étrange, les vampires, les nouvelles formes de la science-fiction ou encore le livre imaginaire.

 

Aux sources du gothique

 

« Persistances gothiques dans la littérature et les arts de l’image » s’ouvre par une perspective sur des auteurs et des textes classiques, fondateurs ou emblématiques du genre,  au sujet desquels beaucoup a déjà été écrit. Walter Scott, Hoffmann et James Hogg y ferraillent en affrontant leurs conceptions littéraires sous la plume de Victor Sage, tandis que Lauric Guillaud, à la recherche des « ténèbres génésiaques du gothique », n’hésite pas à remonter aux Ethiopiques d’Héliodore d’Emèse avant de définir et de situer le protogothique américain au XVIIème siècle, dans des régions récemment colonisées où nul fantôme ne peut décemment exister, et où le spectre, représentant « l’impossible et pourtant là », est plus terrifiant encore que dans l’Ancien Monde. Retour aux classiques des classiques (Walpole, Ann Radcliffe, le révérend Maturin, M.G Lewis et Hoffmann) avec Christian Chelebourg, qui propose de « réexaminer l’imaginaire gothique originel à la lueur de la poétique du surnaturel. » Dynamique de l’épopée, révélation miraculeuse, sentiment de terreur sacrée, tentation charnelle et licence monastique en sont quelques ingrédients. On n’échappera pas aux apports (réels ou fantasmés) de la psychanalyse à la littérature, sous la plume de Gislinde Deybert appliquée à Tieck et Hoffmann, qui vient clôturer la première partie de ce volume.

 

Gothique et néogothique

 

« La crypte, le couvent et le cercueil » : titre très évocateur pour Jean Pierre Naugrette, qui nous propose une halte au mitan du XIXème siècle pour y étudier « Monkton le fou » de Wilkie Collins, lequel s’approprie les conventions du genre pour les subvertir. Wilkie Collins encore avec Laurence Talairac-Vielmas, qui, à travers de nombreux exemples, poursuit la réflexion sur la métamorphose, ou même la rénovation, que cet auteur, par ses « réécritures », sut imposer au genre. En marge de ce dépoussiérage bienvenu, Antoine Faivre explore la mystérieuse charnière entre XIXème et XXème siècles en abordant les excellentes « ghost stories » de Montague Rhode James (acronymisé dans cet essai, de façon très « tendance », en MRJ) qui sut, en s’inspirant de Joseph Sheridan Le Fanu, une de ses grandes influences en ce domaine, transposer élégamment le gothique à la façon victorienne.

 

C’est après cette transition progressive que l’on aborde de plain-pied le vingtième siècle. Si avec « Graham Masterton et le renouveau populaire de l’horreur gothique », Roger Bozzetto peine à convaincre de l’appartenance de cet auteur à une forme moderne de littérature gothique, Gregory Bouak, plus argumenté,  étudie les rapports au gothique de Clive Barker et de Francis Berthelot, fascination du morbide pour le premier, architectures démentes, (et notamment celles décrites dans « Hadès Palace ») pour le second. Lui fait suite un très bel article de Françoise Sammarcelli, « Pour une poétique du labyrinthe », consacré au roman-monstre « La Maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski, sans doute l’œuvre de fiction la plus marquante de ce début de millénaire. Il était inévitable que l’on rencontre dans ce volume le très à la mode Chuck Pahlaniuk : dans « Les Monstres invisibles de Chuck Pahlaniuk, du néogothique au néogrotesque », Jocelyn Dupont nous convie à une promenade sur le mince fil oscillant entre transgression et abjection. Avec « De l’usage littéraire de la science des cadavres, entre néogothique et histoire », Gaïd Girard nous parle de l’œuvre de Steve Davies, qui « participe du gothique de l’horreur en ceci qu’il met en scène la résurgence du passé par la présence physique des restes des corps ». Pour terminer dans le registre morbide, Maxime Lachaud nous parle de la longue tradition du gothique sudiste » caractérisé, outre par un rapport au Sud et à son histoire, par « un imaginaire de la ruine et de la déliquescence, un goût pour le macabre, une hantise de la foi, un rapport à l’ennui, une esthétique de la mutilation et de la dégénérescence. » De quoi frémir souvent, mais pas toujours, car Maxime Lachaud cite dans son étude des auteurs comme Ned Crabb et Joe R. Lansdale, qui, à force d’ambiances étouffantes et de personnages dégénérés, finissent parfois par verser dans un humour noir d’anthologie. Abordant littérature, musique et cinéma, cet  article fait une juste transition avec la partie suivante, plus exclusivement consacrée au domaine visuel.

 

Le Gothique et les arts de l’image : cinéma, bande dessinée, art pictural , photographie

 

Après l’étude de films essentiellement mais non exclusivement classiques (« Détours gothiques, la « mise en ruine » du monde » par Thierry Cormier, les métrages de la Hammer par Gilles Menegaldo), Taïna Tuhkunen s’aventure, à travers plusieurs décennies, « Sur les traces filmiques des chats et corbeaux d’Edgar Poe » Plusieurs articles sont ensuite exclusivement consacrés au cinéma contemporain, pour aboutir in fine aux plus extrêmes d’entre eux : Florence Christol, qui s’intéresse à «  L’éthique du gothique dans massacre à la tronçonneuse 2 » a manifestement gardé suffisamment de sang froid face à la déferlante d’hémoglobine pour disséquer le métrage et conclure qu’il s’inscrit dans la gothique car sous-tendu par un projet d’historisation (un « mode de résistance » contre le refoulement de l’Histoire), sang-froid qu’a également conservé Philippe Ortoli, qui apprend aux âmes trop sensibles pour aller s’épouvanter devant des films tels qu’ Hostel et Hostel 2, qu’il s’agit d’œuvres à la fois politiques et réflexives.

 

On pouvait attendre beaucoup des parties finales consacrées à l’iconographie, car les romans fondateurs suscitent de riches images mentales que l’on peut s’attendre à retrouver sous les pinceaux des graphistes. Etudiant les exemples de Frankenstein et de Dracula à travers quatre bandes dessinées, dont plusieurs planches sont reproduites, Liliane Cheilan nous montre les accessoires, architectures et autres jeux d’ombres hérités du gothique classique. Malheureusement, les articles qui lui font suite –  « Néogothique et neuvième art : quelques tendances contemporaines » par Nathalie Dufayet, « Terreur au désert : Desert Cantos de Richard Mirash » par Jean Arrouye, et enfin « Les Head Images de Louis Le Borcquy » par Catherine Conan – sont moins ouvertement parlants, essentiellement parce que les reproductions en sont rares ou absentes On ne peut que regretter le manque d’iconographie de cette fin de volume, une carence difficilement explicable compte tenu des thématiques abordées, et qui vient clôturer ces exposés sur une note un peu aride au lieu de le faire sur un florilège d’images. Mais peut-être a-t-on préféré laisser au lecteur toute liberté de refermer ce livre en ébauchant ses propres paysages d’un genre abondamment présenté.

 

Un vaste panorama

 

« Persistances gothiques dans la littérature et les arts de l’image » est donc un ouvrage de fond qui, de son plus lointain passé à ses déclinaisons les plus récentes, dresse du gothique un vaste panorama. Il rappelle les classiques du genre, mais offre aussi de nombreuses pistes de lecture dans un domaine aux ramifications multiples, lesquelles, en convoquant les lettres et les divers arts de l’image, étendent chaque année de nouveaux tentacules à travers les territoires de la fiction. La multiplicité et l’éclectisme de ses articles font de « Persistances gothiques dans la littérature et les arts de l’image » un des ces volumineux ouvrages que l’on ne lit pas d’une traite mais vers lequel on revient régulièrement, une source de références,  une base pour l’étude, et un point de départ pour de nouveaux vagabondages à travers les méandres et les labyrinthes d’un genre qui, s’il est voué aux ruines à la déliquescence, n’en finit pas malgré tout de se régénérer.

 

Persistances gothiques dans la littérature et les arts de l’image

Sous la direction de Lauric Guillaud et Gilles Menegaldo

Couverture : Nejron photos

Illustration intérieure : Mirando Haz

Editions Bragelonne

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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