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Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de dragons – Jasper Fforde

De l’autre côté de la Manche, de nos jours. Le monde a évolué de façon parallèle: plus de Royaume-Uni mais une multitude de Royaumes Désunis (The Ununited Kingdoms). Dans ce présent alternatif, la magie, reconnue comme la cinquième force des physiciens, existe toujours mais, contrairement à la science classique, est en proie à un déclin constant.

 

Deux associations de magiciens subsistent encore: l’Agence Kazam à Hereford, et Magie Industrielle à Stroud. Mais, depuis deux siècles, l’énergie sorciérique s’amenuise. Le temps est loin où un sorcier écossais pouvait transformer l’île de Wight en  terre flottante et l’emmener du côté des Açores. Les adeptes des Arts Mystiques, déjà réduits à des tâches ancillaires comme changer l’installation électrique d’une maison de campagne ou déboucher les canalisations de la ville, sont à l’évidence voués à disparaître. Conscients de cette fatalité, ils font tout pour économiser l’énergie sorciérique. A titre d’exemple, à Kazam, il n’y a plus de boîte à biscuits éternellement pleine mais une boîte qui ne contient plus éternellement que deux biscuits : c’est dire l’étendue du désastre.

 

Il ne s’agit là que d’un exemple du goût de Jasper Fforde pour le détournement des clichés, le « nonsense » britannique et la parodie. On connaît, depuis « L’Affaire Jane Eyre » et ses suites, l’habitude qu’a l’auteur de jalonner sa narration de trouvailles. Ce nouveau roman, s’il est plus simple et plus accessible que les précédents (« Territoires » étant une collection destinée à la jeunesse) ne manque  toutefois ni d’ironie ni d’inventivité.

 

Mais qui donc est Jennifer Strange ? Une adolescente recueillie orpheline par les sœurs de l’Ordre des Bienheureuses du Homard, et devenue directrice de l’agence de magie Kazam. Sa tâche est de trouver aux cinquante-deux magiciens de l’agence des contrats leur permettant de vivre – mais les temps sont de plus en plus durs.

 

C’est dans ce contexte difficile qu’une étrange prémonition s’impose aux devins du royaume : le dernier dragon va bientôt mourir. En d’autres termes, un territoire de neuf cents kilomètres carrés va bientôt être constructible. Les âmes emplies de convoitise, les habitants du royaume (et même quelques imposteurs scandinaves, trahis par leurs réserves de rollmops), s’entassent par millions le long d’une frontière qui deviendra bientôt franchissable.

 

En tant que gérante de l’agence Kazam, Jennifer Strange est  rapidement sollicitée de toutes parts. Mais elle rencontre le Dernier Tueurs de Dragons, qui, mourant, l’instruit, l’adoube, et en fait la Dernière Tueuse de Dragons. Ce sera donc à elle de mettre fin aux jours du dernier dragon à l’heure prédite.

 

Mais Jennifer, qui ne se laisse pas facilement manipuler, comprend qu’il n’y a derrière tout cela que manœuvres politiques, commerciales, immobilières, et même pire encore. Rebelle, peu désireuse de mettre à mort un vieux dragon avec lequel elle s’entend fort bien, elle ne tarde pas à être menacée par tous. Fort heureusement, elle peut compter pour la défendre sur son quarkon, un animal familier passablement denté qui dévore les boîtes de conserve sans les ouvrir et est capable de se frayer un chemin à travers la masse métallique d’un autobus, dans le sens de la longueur, en quelques secondes.

 

Avec humour, sur un rythme rapide servi par trente et un chapitres légers, bondissants et brefs, Jasper Fforde enchaîne péripéties et surprises sans jamais lasser. Son écriture est fonctionnelle – il ne recherche pas le style, ne s’attarde que très rarement en descriptions – mais efficace, et convient parfaitement à son propos. Un propos qui n’est pas seulement humoristique, mais appelle aussi constamment à réfléchir sur les travers de nos sociétés obsédées par le lucre et la convoitise, jusqu’à un dénouement résolument optimiste, l’énergie de cupidité de millions de personnes servant à régénérer l’énergie sorciérique et à faire revenir les dragons. Une jolie fin en forme de fable morale, qui vient terminer un roman qu’apprécieront sans doute aussi bien les adultes que les jeunes lecteurs.

 

Les rituels contemporains imposent de ne plus prononcer le mot de  dragon sans y associer celui de trilogie. « Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons » n’est donc que le premier volume d’un triptyque qui sera complété par « The Song of the Quark Beast » (Le Chant du Quarkon), en langue anglaise et en novembre 2011, puis par « The Last Dragonslayer : Return of Shandar » en langue anglaise également, mais en 2012. Les traductions françaises devraient suivre comme par magie. Nul doute qu’après ce premier volume, il s’en trouvera pour les attendre avec impatience.

 

 

 

Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons

Jasper Fforde

Traduction : Michel Pagel

Couverture: Marko Tardito

Collection Territoires

Editions Fleuve Noir

15.90 euros

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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