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Lovestar – Andry Snaer Magnason

On ne sait pas grand-chose au sujet de Lovestar. Inventeur génial, individu visionnaire obsédé par les idées, sorte d’Edison du vingt-et-unième siècle et d’avatar de Steve Jobs, il met au point, inspirées du monde aviaire, des technologies qui permettent la communication instantanée entre humains. C’est donc à la fois l’ouverture d’une boîte de Pandore et l’avènement d’une humanité nouvelle : l’homme sans fil.

« Il n’y avait aucune limité à la vulgarité de ce qui se déversait dans la tête constamment connectée de certains individus et on ne pouvait naturellement pas interdire aux gens de se repaître d’obscénités, de violence ou de pollution de toutes sortes. »

Une invention qui ne suffirait pas à bâtir un roman si elle n’était accompagnée d’un florilège d’inventions et d’idées qui font de « Lovestar » un roman étrange, poétique et beau. A travers les dernières heures de l’inventeur tenant dans ses mains une graine qu’il a mis des années à trouver et se dirigeant vers le nord à bord d’un avion dont on sait qu’il va s’écraser, à travers les aventures des deux amants Indridi et Sigridur, à travers les agissements de Simon, vendu à la société omnimercantile, nous suivons l’essor et le chute d’un nouveau monde vers une presque apocalypse comme aucun lecteur de science-fiction, même acharné, n’en encore a jamais vu.

« Rien n’est aussi triste qu’un homme qui a inventé une seule chanson, une seule histoire, trouvé une seule idée, puis plus rien. Il ne sera jamais rien d’autre qu’une douille de cartouche vide. »

« Lovestar », c’est un roman fou et un monde qui ne l’est pas moins. Un monde dans lequel des individus se vendent eux-mêmes à des sociétés commerciales qui leur envoient directement dans le cerveau, au moment où ils croisent les personnes idoines, des stimuli les poussant à leur hurler des publicités aux oreilles : ce sont les aboyeurs. Mais ils peuvent aussi être payés pour glisser à leurs proches, dans les conversations de tous les jours, des incitations à consommer tel loisir ou tel produit qui ne se vend pas assez. Un monde dans lequel il est possible d’appeler à tout instant Regret, qui, après chaque occasion manquée, vous persuade que tout serait allé de mal en pis si vous aviez opté pour cette occasion. Un monde dans lequel on fabrique des oiseaux, des pluviers dorés de synthèse, plus beaux que les originaux, et dans lequel on fait monter les morts au ciel dans des fusées pour qu’ils redescendent vers la Terre en étoiles filantes.

« Aujourd’hui, il collectionnait le monde. »

Lovestar, insatiable, collectionne tout et métamorphose le monde, encore et encore. Après avoir rendu la mort plus belle grâce à Lovemort, il invente le système Lovestar, qui permet de « calculer », pour chaque habitant de la planète, l’individu dont il tombera immédiatement et définitivement amoureux – une grande partie du roman tourne autour de la destinée d’Indridi et Sigridur, naturellement amoureux, un couple que le système, après avoir vainement essayé de leur expliquer que tel ne devrait pas être le cas, s’acharne à détruire. Nouvelle invention encore : après avoir étudié le cheminement des prières, notre ingénieur invente LoveDieu. Mais, de plus en plus, sous l’influence de Ragnar, un de ses assistants les plus actifs, tout dérape : « Y-as-tu réfléchi ? Imagine que nous soyons capables d’envoyer des messages qui emprunteraient le même chemin que les prières, que nous ayons la capacité de faire parvenir aux gens des choses qui tiendraient de l’illumination, de la révélation, de l’intime conviction ! »

« Nous allons filmer une jeune et belle femme en décomposition sous terre. Le monde tournera le dos à la méthode d’inhumation traditionnelle et LoveMort deviendra la seule solution. »

Vider les cimetières pour transformer même les morts anciens en étoiles filantes (et récupérer les terrains propices à de nouvelles entreprises), générer la confusion, ou même l’équivalence, entre la publicité et le divin, pousser le consumérisme forcé jusqu’à la violence, fabriquer des renards des grande taille (« On vient de créer un nouveau concept : la fourrure à dimension humanitaire. Un seul renard par fourrure ») et en forme de femmes (« comme ça on économisera sur les coutures »), lancer des campagnes de publicité avant que ne soient mis au point les objets ou être vivants qu’elles promeuvent (comme ces souris vivantes façon Mickey destinées à remplacer les chiens et les chats), tels sont quelques-uns des dérapages du futur proposé par Andri Snaer Magnason.

Tout à tour hilarant, dramatique, acide, orwellien, poétique, merveilleux, macabre, grinçant, terminé par un feu d’artifice à l’échelle planétaire et par une très belle renaissance, « Lovestar » apparaît comme un grand roman, riche et inventif, à la fois original et dans la grande tradition des classiques qui révèlent, avertissent, anticipent, et décrivent les ornières dans lesquelles est en train de basculer notre monde. Initialement publié par les éditions Zulma en 2015, repris chez J’ai Lu en 2017, « Lovestar » a reçu un Grand Prix de l’Imaginaire 2016 amplement mérité et fait assurément partie, que ce soit dans le registre des littératures de genre ou de celui de la littérature générale, des livres qu’il faut avoir lu.

Andri Snaer Magnason

Lovestar

Traduit de l’islandais par Eric Bouty

Couverture : Mary Frost / Shutterstock

Editions J’ai Lu

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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