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L’Exégèse – Philip K. Dick

Entre février1974 et fin 1982, année de sa disparition, Philip K. Dick écrit plus de huit mille feuillets de ce qu’il nommera L’Exégèse . Une série de méditations théologiques, philosophiques, métaphysiques, un immense essai informel, déstructuré, chaos de dérives mentales et de fulgurances, essai de compréhension du monde, et aussi – inévitablement, penseront ceux qui connaissent l’auteur – une vaste étude de la structure, des limites, des traquenards et des métamorphoses du réel.

L’histoire éditoriale de cette Exégèse  qui n’a pu voir le jour que par miracle, est en elle-même un roman que résument dans leur passionnante préface de Jonathan Lethem et Pamela Jackson. De son vivant, dès 1978, Dick considère  L’Exégèse comme achevée : il pense à la détruire, se ravise, la développe, en fait le monument que l’on sait. Après sa mort par accident vasculaire cérébral, survenue le 2 mars 1982, pas grand-monde ne semble avoir cure de ces manuscrits. Pêle-mêle, ainsi que le précise Laura Leslie, fille de Philip K. Dick, les feuillets sont mis en sécurité et très vraisemblablement sauvés de la destruction par Tim Powers, qui, l’année suivante, s’inscrira lui-même dans l’histoire du genre avec la publication des « Voies d’Anubis » grand texte fondateur du mouvement Steampunk. Des années durant, L’Exégèse  sommeille. Paul Williams, agent de Dick, peine à donner à ses romans une carrière posthume : il ne peut être envisagé de publier ces feuillets. En 1984, Gregg Rickman et Jay Kinney publient des extraits de l’œuvre ; Laurence Sutin fait de même en 1991. Ces deux publications attisent la curiosité des amateurs de Dick. Mais ses exécuteurs testamentaires s’opposent tout d’abord à ce que l’on aille plus avant : la publication de l’«Exégèse », trop confuse, trop décousue, pensent-ils, nuirait à la réputation de leur père. De nombreux chercheurs reviennent à la charge : deux énormes volumes sont ainsi colligés, dont le premier fait l’objet de cette chronique.

Il est difficile d’aborder cette Exégèse sans connaître à la fois Dick et le contexte. Dick, pour les thématiques fondamentales de son œuvre, que nous ne résumerons pas ici, et le contexte, parce qu’il répond à un épisode déjà légendaire. Retour en 1974.

« Ça a commencé un jour où on m’avait injecté du pentothal et où la fille de la pharmacie est venue m’apporter mes médicaments à domicile. Des médicaments contre la douleur. Elle portait un bijou en forme de poisson, signe de reconnaissance des premiers chrétiens. Hébété par le pentothal et la douleur, quand j’ai vu ce poisson… ». Mieux encore : « Je peux même vous dire exactement ce qui a causé mon retour de mémoire. Vers la fin février 1974 , on m’a donné du penthotal pour l’extraction d’une dent de sagesse. Plus tard, ce jour-là, de retour chez moi, mais encore sous le coup du pentothal, j’ai ressenti comme un éclair de souvenir, aussi vif qu’intense. En un instant, tout était revenu. » Ces deux citations, extraites d’entretiens compilés dans « Si ce monde vous déplaît » et « Dernière conversation avant les étoiles », traduits (déjà) par Hélène Collon pour les Editions de l’Eclat en 1998 et 2005, résument l’origine non seulement de l’Exégèse, mais aussi des derniers romans de Philip K. Dick.

C’est dire que le dentiste de Philip K. Dick, dont l’histoire n’a pas retenu le nom, a été – et sans doute ne l’a-t-il jamais su – à l’origine du shoot et du « side-effect » les plus grandioses et les plus productifs de l’histoire de la littérature du vingtième siècle. Un moment de bascule absolue à l’issue duquel Dick devient, au sens propre du terme, illuminé, hallucinant, visionnaire. Les spécialistes de l’auteur auront beau jeu de faire remarquer que cet épisode est survenu sur un terrain prédisposé : les abîmes métaphysiques ou pharmacologiques n’étaient pas tout à fait étrangers au Philip K. Dick antérieur. La chose n’est pas discutable, mais de leur propre aveu, ainsi que de celui de l’auteur, il y a bel et bien eu un après. Cet après, c’est avant tout l’Exégèse.

C’est donc parti pour sept cents pages d’intelligence et de délire étroitement mêlés, et le moins que l’on puisse dire est que cela commence assez fort. Ce qu’il voit, ce qu’il ressent, ce dont il fait l’expérience, Dick l’interprète sans méthode, au prisme de ses lectures, souvent des classiques, et de connaissances scientifiques disparates glanées ici et là. Même les habitués de ses univers romanesques ne manqueront pas de partager les craintes de ses héritiers et de ressentir une légère pointe d’effarement en découvrant le résultat à travers une très longue lettre à Peter Fitting (dont le post-scriptum et le post-post-scriptum constituent d’autres développements encore) dans laquelle Dick explique qu’il se transforme en transducteur à tachyons, particules qui lui transmettent de décrypter l’information venue de l’avenir ; cette information lui apparaît sous forme de boîtes de céréales pour enfants sur lesquelles, dit-il, sont imprimés des textes tout à fait pertinente. Dick s’isole des champs électriques et stimule ses deux hémisphères cérébraux en faisant des cures de vitamines hydrosolubles. Les résultats ne se font pas attendre : de grands flashs lumineux, comme des défilés de tableaux figuratifs qui peuvent durer jusqu’à huit heures d’affilée. Heureusement, il n’est pas seul : son chat se met à contempler avec intelligence le monde sidéral et, lui aussi, bombardé d’informations, commence à comprendre le monde et à changer peu à peu.

Nous ne donnons ici qu’un aperçu : les délires dickiens ne se résument pas, ils se lisent. On en rirait si Dick ne conservait pas quelque recul, s’il n’était pas, d’une certaine manière, conscient de la plaisanterie – mais une plaisanterie cosmique. « J’ai été honnête en racontant toute cette histoire », écrit-il dans une lettre à Claudia Bush, « et ça prouve qu’il ne faut jamais prendre ses rêves trop au sérieux. Ou alors, ça montre que l’inconscient, ou l’univers, ou Dieu, peuvent très bien nous faire marcher. Un gag qui aura duré trois mois. »

Trois mois capitaux, donc, dans l’existence de l’auteur, qui se traduisent par une graphomanie galopante, même si le phénomène n’est pas chez lui entièrement nouveau : on se souvient de l’entretien donné à Gwen Lee en 1982, dans lequel il revient sur une partie de sa carrière : « Seize romans en cinq ans. Si je n’avais pas eu un blocage d’écrivain, je serais mort. » Une graphomanie qui ne se traduit plus seulement en romans ou en nouvelles, mais aussi par des notes tous azimuts. Rêves, visions, intuitions, révélations, compréhensions l’assaillent comme à jet continu. Dick étudie, questionne, devine, réinvente le monde au prisme de son délire, de son intelligence, de son œuvre antérieure, des textes classiques ou des corpus théologiques ou mystiques.

Pêle-mêle, souvent de mémoire, Dick cite Virgile, Koestler, les textes sacrés, les classiques, les Anciens, les Modernes, et tout ce qu’il a pu découvrir à travers ses lectures éclectiques. Il trace entre les idées des uns et des autres des correspondances inattendues, nourrit des concepts théoriques à partir d’expériences personnelles, et vient chercher à l’appui de ses thèses des signes précurseurs dans ses propres romans, auxquels il donne valeur de confirmation. Par cette démarche, L’Exégèse est aussi une étrange entreprise de rétrospection littéraire, qu’il faut, pour la comprendre pleinement, considérer à l’aune de ce temps désarticulé propre à l’auteur, un temps vis-à-vis duquel la chronologie classique apparaît bien trop simpliste pour pouvoir être retenue.

Si L’Exégèse séduit immanquablement le lecteur de Dick, ce n’est pas seulement en raison de cette introspection/rétrospection littéraire, mais bel et bien parce que Dick, dans ses tentatives de comprendre un monde qui se dérobe et lui échappe, un monde que son cerveau fragmente et recompose sans cesse comme dans un gigantesque kaléidoscope mental, se met à vivre un présent qui n’appartient qu’à lui seul, à faire de son propre présent un patchwork de ses propres romans. A l’évidence, en essayant de comprendre ce réel en lequel il n’a jamais eu vraiment confiance, Dick s’en éloigne, inlassablement, pour faire de son propre monde un autre monde. A plusieurs reprises, il apparait conscient de ce processus : « Tout se passe de plus en plus comme dans mes propres romans », écrit-il. «  Je ne comprends pas pourquoi. Suis-je en train de perdre contact avec la réalité ? Ou bien est-ce la réalité qui glisse progressivement vers une ambiance dickienne ? »

Dick s’interroge. Ses lecteurs, eux, jubilent. Car ce qu’ils sont en train de lire n’est pas un roman de Phil K. Dick, mais mieux et plus que cela. C’est un catalogue élargi des idées les plus délirantes de l’auteur projetées dans la vie de tous les jours. Lire L’Exégèse , c’est entrer à la fois dans les univers les plus déments de Dick et dans son propre cerveau. C’est acquérir la conviction que Dick, successivement ou concomitamment, use et abuse de toutes les drogues du réel, mais aussi de celles de ses propres récits, comme les légendaires D-Liss et le K-Priss . L’Exégèse, c’est une « Recherche du temps perdu » écrite par un Marcel Proust qui aurait fait une overdose de ses propres madeleines – des madeleines au beurre de cannabis et largement sucrées à l’acide. C’est un formidable cas clinique qui mixerait les délires de plusieurs générations de patients d’asiles psychiatriques – mais des patients de très haut vol.

Dans leur introduction, Jonathan Lethem et Pamela Jackson écrivent : « En dernière analyse, l’Exégèse peut être considérée comme une expérience à long terme – l’esprit s’observant lui-même. » C’est exact, mais encore faut-il préciser qu’il ne s’agit pas de n’importe quel esprit. Un peu plus loin, Dans une note de bas de page, Éric Davis parle des œuvres de Dick comme d’un « mécanisme imaginaire qui fonce dans un labyrinthe de pièges et autres façades illusoires pour vous déposer dans une espèce d’enfer surréel ». Il y a de cela dans ses romans, et il y en a plus encore dans L’Exégèse.  L’Exégèse peut être considérée comme une expérience littéraire à part entière, qui emporte, qui ravit, qui instruit, qui secoue. Et qui donne envie, une fois arrivé au bout, de s’y replonger à nouveau. Les éditions J’ai Lu devraient publier le second volume de cette drogue peu ordinaire en cours d’année. Les lecteurs, ravis de cette occasion d’en reprendre une dose, l’attendant d’ores et déjà avec impatience.

Notons, pour finir, le soin particulier apporté à la réalisation de l’ouvrage. Outre les annotations de bas de page, le volume est complété par une cinquantaine de pages très denses : des notes complémentaires, un glossaire, les notices biographiques des chercheurs ayant conduit à cette édition, ainsi qu’un index complet des noms et un index des œuvres cités. Un très beau travail, donc, qui méritait un écrin à la mesure : une couverture en dur, de très belles pages de garde, une véritable reliure et un marque-page en tissu. Un ouvrage de qualité qui, aussi bien par l’aspect que par le fond, invite à la relecture.

Philip K. Dick : L’Exegèse
Introduction de Jonathan Lethem et Pamela Jackson
Annotations de Simon Critchley, Steve Erickson, David Gill, N. Katherine Hayles, Jeffrey J. Kripal, Gabriel McKee, Richard Doyle, Jonathan Lethem et Pamela Jackson
Traduction de l’anglais (Etats-Unis) : Hélène Collon
Couverture : J’ai Lu / Philippe Hupp / GAMMA / Getty Images
Editions J’ai Lu

 

Philip K. Dick sur eMaginarock :

« Le Maître du haut château » chroniqué par Frieda :

Le Maître du Haut Château – Philip K. Dick

« Le Petit guide à trimballer de Philip K. Dick » chroniqué par Chris :

Le petit guide à trimbaler de Philip K. Dick – Etienne Barillier

 

 

 

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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