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Le Khan blanc – Les Lames cosaques II – Harold Lamb

 

 

Si ce second volume des aventures de Khlit le Cosaque débute sur les rives du fleuve Liao, du côté de la Mandchourie, il conduira également son héros dans bien d’autres lieux. Mais quelle que soit la région, en cette fin de seizième siècle, il est bien difficile, entre Golfe Persique au sud et Monde des Morts au Nord, entre Méditerranée à l’Ouest et Grande Muraille à l’Est de trouver le moindre répit. La période est tumultueuse, et, parmi les Tatars, les Kirghizes, les Chinois, et bien d’autres, qui tous convoitent les terres, les villes, les richesses ou les pâturages de leurs voisins, qui tous défendent leurs propres intérêts à grands renforts d’alliances éphémères et contre nature, il faut se faufiler comme une anguille, faire preuve de ruse et de patience, et savoir sortir le sabre au juste moment. Un univers et une époque qui, au fond, conviennent parfaitement à la nature des Cosaques, dont l’Histoire nous dit et redit qu’ils sont mi-soldats mi-mercenaires, et perpétuellement assoiffés de grands espaces et de combats.

Nous avions découvert dans « Le loup des steppes », premier volume de ses aventures, ce personnage à la fois fin et redoutable que l’on surnomme « Le Loup » ou « Le Cosaque au Sabre Incurvé », et que l’on nommera plus tard « Le Père de la Guerre ». Nous apprenons ici qu’il descendrait du grand Khan lui-même, le fameux Gengis Khan, ce qui lui permet d’être tenu en estime par les Tatars. Mais ce sont surtout ses exploits qui suscitent leur admiration. Ce guerrier déjà grisonnant, porteur d’une longue moustache blanche, a accumulé les exploits à travers l’Ukraine, la steppe Tatare, la Perse, le Turkestan. Son audace, sa ruse, sa malice sont légendaires. Un peu trop au goût de ses ennemis, qui voient d’un mauvais œil ses essais pour fédérer les Tatars entre eux – Ordus, Khalkas, Koshots, Torgutes et Tchoros, pour peu qu’ils parviennent à consolider leurs alliances, pourraient bien résister à toutes les autres armées de la steppe.

Les trois aventures de ce récit, « Le Khan blanc », « Changa Nor », et « Le Toit du Monde », ont en commun cette thématique de la survie des Tatars. Dans « Le Khan blanc », Khlit quitte les tribus tatares pour leur épargner une guerre et s’en aller affronter seul les chinois de Li Jusong qui réclament sa tête. Dans « Changa Nor », il part en quête d’un trésor qui leur permettrait d’amadouer les Kirghizes. Dans « Le Toit du Monde », il répond à une demande du Dalaï Lama qui leur promet paix et récompenses si le Cosaque le rejoint dans une cité lointaine. On le voit, les destins de Khlit et des Tatars semblent indissolublement liés. Pourtant, ces aventures ont autre chose en commun : les motifs de l’aventure, les arguments de base, des demandes ou menaces d’alliés ou d’ennemis potentiels sont rarement ce qu’elles semblent être. Et Khlit le Cosaque, jamais dupe des uns et des autres, parviendra toujours à retourner la situation à son avantage, et également en faveur des Tatars.

Une autre caractéristique de ces trois courts romans est la présence dans chacun d’eux, souvent aux côtés du Cosaque, de Changra, le porteur d’armes, un Tatar massif, obstiné, et lui aussi plus malin qu’il n’en a l’air. De fait, dans ces trois récits, bien des personnages prennent un relief singulier. Gurd le chasseur, Arslan l’archer et Sheillil la danseuse composent des personnages forts, donnant chacun une densité particulière à la novelle dans laquelle ils apparaissent. En bon conteur, Harold Lamb sait qu’il ne faut pas concentrer l’éclairage uniquement sur son héros. Comme chez Robert Erwin Howard, la toile de fond doit être solide : une trame historique documentée, des personnages forts et crédibles.

On le sait : l’influence de l’auteur sur les fictions qu’écrira par la suite Robert Erwin Howard est considérable. Dans la préface au « Loup des steppes », Patrice Louinet écrivait que les préoccupations de l’auteur et son esprit de mise en scène étaient, parmi ses contemporains, les plus proches de ceux qui seraient plus tard ceux de Howard. Qui lit les aventures du Cosaque ne pourra qu’en convenir – mieux encore, il l’aura ressenti de lui-même, sans que nul n’ait eu besoin de le lui souffler à l’oreille. De fait, la parenté de Khlit avec bien des personnages howardiens est évidente : comme Conan, le Cosaque est un mélange de bandit, d’aventurier de grand chemin, un combattant qui est aussi capable de comprendre les enjeux cachés des batailles et les desseins masqués des uns et des autres. Nous l’avions écrit dans notre chronique du « Loup des steppes » : on pense également à d’autres personnages de Howard comme Bran Mak Morn, Cormac Mac Art ou Cormac Fitzgeoffoy, tout particulièrement parce que la part purement fantastique, dans les aventures de Khlit, demeure extrêmement réduite. Sorciers, chamans, augures : on a beaucoup recours aux devins, à ceux qui prétendent pouvoir lire l’avenir, le plus souvent de façon sibylline. « Sword and prophecy » plutôt que « Sword and sorcery », les aventures du Cosaque ne plongent pas de plain-pied dans le surnaturel, mais le frôlent ici et là. Les devins, dans leur volonté de transformer les protagonistes en instruments, semblent disposer de pouvoirs limités. Des protagonistes qui, même s’ils croient par moments voir se dessiner des forces surnaturelles, finiront par y trouver des explications rationnelles, comme les mystérieuses forces de défense du château de Changa Nor. Et le recours à des forces inhabituelles issues non pas de la surnature mais de la nature, comme on l’avait déjà vu dans une des nouvelles du « Loup des steppes », n’est pas sans évoquer cet autre grand auteur du genre que fut Edgar Rice Burroughs.

Shankiang, la ville des Holangs, proches des Han, envahie par les troupes de Li Jusong, proche des Wangs, tous deux assujettis à l’Empereur Dragon Wan Li ; la citadelle de Changa Nor érigée au cœur d’un lac et entourée de forêts recelant dangers et richesses ; la cité depuis longtemps en ruine de Talas, au nord-ouest du désert du Taklamakan, dont les sables perfides ne constituent peut-être pas le péril le plus effrayant : tels sont les points centraux de ces trois aventures, entre caravanes et chevauchées, entre poursuites et jeux de pistes mortels. Armées Ming, soldats de Moscovie, Kirghizes, Chinois, Mandchous, sbires du Dalaï Lama et guerriers venus de la lointaine Samarcande compliquent le jeu des Tatars et la tâche de Khlit.

Une énergie howardienne, donc, dans ces trois romans courts, riches, denses, et prenants. Si l’on excepte une facilité narrative dans le second récit (un personnage prétendant avoir « oublié » de refermer les portes d’une forteresse), qui pourra susciter chez certains une très brève suspension d’incrédulité, le sens de la narration de l’auteur est exemplaire. Harold Lamb, souvent avec une économie de moyens qui elle aussi fait penser à Howard, excelle à mettre en place une situation, un lieu, une ambiance, un mouvement de troupe ou de foule. C’est ainsi qu’espions, eunuques, sorciers, magiciens, traîtres et aventuriers – mais les bêtes sauvages lynx, loups et léopards, seront également de la fête – défilent sans temps mort, dans des intrigues rythmées par de nombreux rebondissements et agrémentées de dialogues parfois très théâtraux. Pas d’artifices, pas de surcharge de style, mais une efficacité de narrateur-né pour faire se succéder perfidies, surprises et combats épiques, et emporter le lecteur, malgré le calme immuable de Khlit, dans le tourbillon grisant de l’Aventure.

Sous une belle couverture à rabats, préfacé par l’auteur Stephen Michael Stirling, agrémenté en appendices de lettres et d’une brève biographie de Lamb, ce volume, enrichi par une vingtaine d’illustrations en noir et blanc de Ronan Marret (dont certaines en double page), contient également une carte sur laquelle on retrouvera – ou devinera – les lieux arpentés par le Cosaque à travers une géographie des siècles passés qui ne nous est pas familière. Un troisième tome des aventures de Khlit le Cosaque devrait voir prochainement le jour : nul doute que les lecteurs du « Loup des steppes » et du « Khan blanc » retrouveront avec plaisir ce héros atypique, son univers historique complexe, et ses aventures riches et mouvementées.

 

 

Le Khan blanc (Les Lames cosaques, volume II)

Harold Lamb

Traduction : Julie Peytonnet-Vincent

Illustrations et couverture : Ronan Marret

Editions Callidor

 

Le tome I chroniqué sur eMaginarock :

Le Loup des steppes – Les Lames cosaques I – Harold Lamb

Eldricht Tales

A propos de Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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