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Entretien avec Frédéric Mars

Le postulat de base de ce premier volume de la série « Les Écriveurs », intitulé « La Cité lumineuse », est celui d’une population vivant en quelque sorte sur les marges de notre monde, sur lequel elle dispose d’un pouvoir bien peu ordinaire. Cette idée d’une île coupée du reste de l’humanité et perdue dans un nuage de cendres et de brouillard n’est pas sans évoquer quelque Olympe à partir duquel les Dieux manipulent les hommes. Or, les pouvoirs des Écriveurs ne sont que partiels : ils infléchissent les destinées mais sont incapables de modifier profondément  les schémas, les structures. Ces Écriveurs sont donc des démiurges incomplets, aux pouvoirs étonnants mais néanmoins limités. D’où vous est venue cette idée de limites, d’influence partielle, de ce mélange de puissance et d’impuissance contre lequel l’héroïne va finir par se révolter en allant agir directement dans le monde commun ?

Tout simplement du travail d’auteur, dont les Ecriveurs sont je crois une métaphore assez claire et évidente. Comme eux, nous les auteurs avons des pouvoirs limités sur de petits mondes que nous croyons contrôler et qui finissent souvent par nous échapper pour partie…

Dans « Les Écriveurs », les artefacts sont à mi-chemin entre la science et la magie. La tablette des Écriveurs est à l’évidence un démarquage des très contemporaines tablettes tactiles. Quant au stylo il est bien évidemment un avatar moderne de la baguette magique – la scène où Lara Scott se voit offrir son stylo dans la stylothèque n’est pas sans évoquer celle ou Harry Potter obtient la sienne. Deux questions donc. L’information (la tablette) en tant que pouvoir ou que responsabilité – le libre choix d’agir ou de ne rien faire ? Et l’écriture (le stylo) en tant que pouvoir absolu ?

Oui, l’idée c’était en effet de montrer que sans conscience derrière, sans intentions dirigées par un humain (et en l’occurrence par le truchement d’un stylo), l’outil qu’est la tablette n’est rien. Ca n’est jamais qu’un écran de plus, sans incidence ni pouvoir réel. C’est pourquoi il n’y a pas de programme de « génération automatique de destin » dans les tablettes ou les Fenêtres de vie. le seul décisionnaire, avec toutes ses limites, doit demeurer l’Ecriveur et lui seul.

Les Écriveurs ont choisi de ne s’occuper que d’une très faible fraction de la population mondiale, des seuls individus qui apparaissent les plus prometteurs. Une question qui  a bien évidemment des connotations morales – c’est quelque part abandonner les gens sans talent. L’héroïne s’en insurge, puis est emportée par le flot des évènements : comme bien souvent les indignations adolescentes sont balayées par les nécessités du réel. Ces questionnements sont-ils introduits à titre emblématique, comme témoin de passage à l’état adulte, ou vont-ils réapparaître au cours des aventures ultérieures de Lara Scott ?

Non, ce n’est pas anecdotique, cela sera à nouveau abordé dans le tome 2 et plus encore le 3. C’est une notion de responsabilité qui m’importait. Je voulais que mon héroïne ait conscience du double poids qui pèse sur ses épaules : la vie de celle qu’elle Ecrit, et celle de tous ceux qu’elle n’Ecrit pas, ou qu’elle Ecrit mal, en utilisant des recettes toutes faites. C’est aussi ce que l’on a tendance à faire vis à vis de ceux que nous ne connaissons pas, qui vivent loin ou différemment de nous : on les enferme dans un schéma tout fait, qui nous arrange ; on nie leur singularité.

On sent chez vous, de temps à autre, des tentations assez cinématographiques. La scène en haut de la falaise, au chapitre vingt en est un exemple criant. Est-ce dû à votre héritage du thriller, ou avez vous jugé indispensable, après toute une série de topographies successives en lieux clos, d’élargir  l’arrière-plan offert à votre héroïne ?

Un peu des deux. Comme certains des pouvoirs que je confère à mes Ecriveurs permettent de changer partiellement le décor ou tout au moins les circonstances autour d’eux, je trouvais intéressant de voir jusqu’où lesdits pouvoirs permettaient d’aller visuellement. De ce point de vue, le tome 2 explore plus encore ces possibilités.

Votre prose est simple, sans artifices, purement fonctionnelle. Vous vous arrêtez rarement sur les descriptions (ce qui ne nuit pas à l’efficacité : le court passage dans la « Galerie des Sept Cents Portes fait rêver). Un héritage du polar également, ou un « cahier des charges » de littérature jeunesse, destiné à ne pas faire fuir le jeune public ?

Mon histoire est déjà assez complexe. Elle soulève pas mal de questions. Donc oui, pour une première incursion en littérature jeunesse, j’avais le souci de ne pas perdre mes lecteurs en route avec une prose trop élaborée ou trop descriptive. Et puis, une large place est donnée à l’action, mes personnages ne se contentent pas de philosopher sur la notion de libre arbitre, donc cela se justifie aussi par le rythme que je voulais donner à l’ensemble.

Le roman présente un passage intéressant dans lequel il est précisé que certains Écriveurs se content de faire des « copier-coller » de vies déjà existantes, qu’ils appliquent mécaniquement aux Ecrits dont ils sont responsables. Une manière de revenir sur le problème du libre-arbitre, que vous abordez par ailleurs dans ce roman, ou vous insurgez-vous contre les facilités auxquelles se laissent aller les élèves (et même parfois, hélas, leurs professeurs) ?

Non, je ne cherchais pas à dénoncer ce travers en effet très actuel, mais plus à proposer une piste de réflexion quant à ces impressions de prédestination ou de déjà-vu que l’on a tous à un moment ou un autre. En poussant le bouchon un peu loin, on peut même se dire que l’inconscient collectif jungien est lui-même le fruit des motifs exploités jusqu’à la corde par nos Ecriveurs. Ce qui m’a séduit dans ce concept, c’est qu’il permet de mettre un nom et une explication presque plausible sur tout un tas de phénomènes supposés inexplicables, ou demeurés sans réponse dans l’état actuel de la science.

Les lois de la Cité des Écriveurs sont claires : on perd ses capacités d’Écriveur lorsque l’on tombe amoureux. On retrouve un élément analogue chez C.S. Lewis : l’une des protagonistes, qui se met à trop aimer les artifices de l’âge adulte, perd le pouvoir de retourner à Narnia. Voulez-vous dire par-là qu’une certaine forme de vision, de pouvoir, de créativité, n’est plus possible une fois atteint l’âge adulte ?

Oui, que la perte de l’innocence liée aux premiers émois amoureux nous amputait en effet d’une part de notre imaginaire, et par ailleurs nous plaçait sous un faisceau d’influences qui vient polluer notre créativité.

Et pourtant, les enfants se soulèvent : ils veulent garder ce pouvoir quoiqu’il arrive. Comme s’ils sentaient que ce pouvoir de modifier le monde était, au fond, tout autant, sinon plus, une tâche d’adulte que d’enfant ou d’adolescent. Comme s’il fallait prendre garde de ne pas perdre l’occasion d’exercer ses responsabilités alors que l’on commence réellement à en avoir l’aptitude. Ou visez-vous au contraire tous ces adultes qui refusent de grandir (ou, pour certains, n’en sont pas capables), et passent une partie importante de leur vie à continuer à jouer ?

Non, je pense qu’une part de jeu doit subsister, tant que celui-ci ne se substitue pas entièrement à la vie adulte et ses responsabilités. Ce qui m’amusait à titre personnel c’était d’inverser les polarités : le monde adulte responsable et l’enfance insouciante. Et puis l’idée que ce soit des enfants supposés immatures qui aient entre leurs mains nos destins me permet aussi d’expliquer le caractère chaotique, erratique, et même parfois cruel de nos vies.

On vous sent un moment confronté à une difficulté technique. L’ensemble du roman est narré à la première personne du singulier, mais, au chapitre douze, des éléments interviennent qui ne peuvent être connus par l’héroïne. Vous passez donc brièvement en mode « narrateur omniscient ». Est-ce aussi manière de rappeler que Lara Scott, malgré ses pouvoirs en développement, n’est pas la maîtresse absolue et que – pour l’instant tout du moins – vous êtes encore son Écriveur et restez maître de votre histoire ?

On peut dire ça comme ça oui ! Jusqu’à preuve du contraire, et pour filer ma métaphore, c’est encore moi qui reste le patron dans ce cadre bien défini qu’est mon roman. En dehors, évidemment, je ne suis le maitre de rien ni de personne…

Les noms de vos personnages évoquent des univers familiers. Tout le monde devinera, par exemple, les origines de Philéas Flok. Emily Dickins, c’est Emily Dickinson en plus petite, et Dany Simmims, c’est Dan Simmons reconverti en joueur de Homeball ?

Certaines références sont conscientes, par exemple Philéas. D’autres non, comme Dany Simmims. Mais il est bon de laisser parler ses références malgré soi, cela confère plus de sincérité à l’ensemble. Et c’est la preuve que, même dans ce cadre là, je me laisse moi-même déborder par mes personnages !

Ce jeu de Homeball, avec les Ecriveurs flottant dans les airs au-dessus des joueurs, une parodie du jeu de quidditch de J.K. Rowling ?

Disons plutôt un clin d’œil.

Les amateurs de livres imaginaires et d’apocryphes en tous genres  goûteront la liste de textes évoquée au début du chapitre vingt-quatre – une longue tradition littéraire. On aurait attendu des extraits de ces ouvrages en têtes de chapitres. On devine que quelques-uns de ces ouvrages seront exploités par le futur. Des passages en seront-il  proposés dans les aventures à venir de Lara Scott ? 

Certains oui seront un peu plus détaillés, notamment dans le tome 3. Mais je ne voulais pas non plus ralentir ou appesantir le récit en développant trop ces références.

La série des Écriveurs, une manière de basculer du thriller à la littérature jeunesse, ou bien allez-vous maintenant mener de front l’exploration de ces deux genres ?

Depuis toujours je change de genre quasiment à chaque livre. Mais il est vrai que je me sens assez dans mes marques actuellement avec le thriller d’un côté et la jeunesse fantastique avec les Ecriveurs. Tant que les lecteurs manifestent assez d’intérêt pour l’un et l’autre, j’essaierai en effet de mener les deux de front.

 

« La Cité lumineuse » est présenté comme le premier volume d’une série intitulée « Les Écriveurs ». Simple trilogie, ou série destinée à se prolonger en fonction du succès ? Et quand peut-on s’attendre à trouver la suite en librairie ?

Pour l’instant, les Ecriveurs sont vraiment conçus comme une trilogie. Je crois que j’aurai moi-même envie d’aller explorer d’autres univers après cela. Mais sait-on jamais…

Le tome 2 est prévu pour octobre 2012 et le tome 3 pour début 2013

À propos Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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