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El Borak – Robert E. Howard

Au commencement était Lawrence d’Arabie. Brillant tireur, ascète implacable, écrivain d’envergure, animé par une volonté de fer, il aida au soulèvement arabe contre les Turcs, devint un mythe, et, peu avant la seconde guerre mondiale, périt dans un accident mystérieux. Au commencement était Charles Georges Gordon, alias Gordon Pacha : décoré de la légion d’honneur à 22 ans sur le front français, il sauva en Chine la dynastie mandchoue, devint major général aux Indes, combattit longuement l’esclavage, et, au terme du siège de Khartoum qui dura près d’une année, périt, face aux armées du Mahdi, dans des circonstances elles aussi mystérieuses. Thomas Edward Lawrence, Charles Georges Gordon : deux personnages de légende qui, sans aucun doute, inspirèrent Robert Erwin Howard dans la création de Francis Xavier Gordon,  alias El Borak, « le rapide ».

On n’en finirait pas de lister, entre Francis Xavier Gordon et une poignée de personnages historiques, points communs, mystères communs, et différences indiscutables. Peu importe, au demeurant : ce qui à travers l’impalpable frontière séparant la fiction du réel frappe et convainc, c’est que tous ces personnages infatigables et polyglottes, capables de se faire admettre et respecter  au sein de n’importe quelle culture, peuvent au final se définir par une formule typiquement américaine. « Bigger than life » : tel est le point commun des immortels héros de Howard.

Pour autant, il ne faudrait pas mesurer Francis Xavier Gordon à l’aune de Conan le Cimmérien ou à celle de Solomon Kane. Il  vit en des époques moins obscures que le premier, il n’a pas la  complexité tourmentée du second. Et, surtout, le monde dans lequel il gravite, s’il est hanté par la profonde noirceur des hommes, n’est pas en permanence assailli par des légions infernales ou des créatures de l’au-delà. Si quelques djinns rôdent en bordure de son univers, si l’on sent presque en permanence frémir le surnaturel derrière les dunes ou les remparts de pierre, si l’on perçoit à quel point la plume de Howard appelle un fantastique auquel il refuse de se résoudre, nulle horreur lovecratienne ne vient compliquer les affaires déjà suffisamment retorses des hommes.

Car, de traîtrises, de perfidies, de trahison, de cruauté ou de violence, les aventures d’El Borak n’en manquent pas. De citadelles ou de cités perdues non plus : Rub el Harimi, Akbat, Shalizar, Yolgan, et même une ville autrefois bâtie par Alexandre. Et c’est dans cet univers exotique, à mi-chemin entre le réel et le mythe, que l’aventurier Francis Xavier Gordon se fraye un chemin sanglant, écrivant sa légende à force de batailles épiques et d’action survoltée. Qu’il manie le sabre ou le poignard, qu’il utilise le fusil ou combatte à mains nues, Francis Xavier Gordon, tel Conan, tel Solomon Kane, tel d’autres héros guerriers de Howard, finit toujours par prendre le dessus. Rien n’arrête El Borak : les escarmouches sont son oxygène, les traquenards son combustible, les accrochages sa drogue, les duels sa raison de vivre. Il n’y a pas de méchants assez méchants, de personnages assez infâmes pour assouvir sa soif d’action. On a l’impression, par moments, que Robert Erwin Howard lui-même peine à installer suffisamment de crapules en travers de sa route pour le ralentir.

Sept aventures épiques, donc, mais pas que cela : ce volume offre aussi d’intéressantes perspectives  sur la genèse du personnage et sur les relations complexes qu’il entretient avec d’autres avatars du héros howardien. On peut toutefois regretter que dans l’intéressant appareil critique agrémentant cette édition ne soit nulle part mentionné le travail de François Truchaud, qui, en publiant dans les années quatre-vingts une trentaine de volumes de Robert Erwin Howard aux nouvelles éditions Oswald, fut l’artisan de la découverte d’une part immense de l’œuvre howardienne en France – toute l’œuvre qui ne met pas en scène un certain Cimmérien. Car c’est en effet François Truchaud qui révéla aux lecteurs hexagonaux les exploits d’El Borak, et le lecteur désireux de comparer les versions et traductions pourra se référer aux ouvrages suivants : « El Borak l’Invincible » (1983) pour « La Fille d’Erlik Khan », « Le Faucon des collines » et « Les Epées des collines » (cette dernière nouvelle sous le titre « La Vallée perdue d’Iskander / The Lost Valley of Iskander ») ; « El Borak le Redoutable » pour « Le Sang des Dieux », « Le Fils du loup blanc » et « Les Fils de l’Aigle » (cette dernière nouvelle sous le titre « Le Pays du Couteau / The Country of the Knife ») et enfin « El Borak le Magnifique » (1984) pour « La Mort à triple lame » (sous le titre de « Shalizar la magnifique »). Restent une série de nouvelles inachevées consacrées à El Borak, non rééditées dans ce beau volume de chez Bragelonne, que le passionné pourra découvrir dans « El Borak l’Eternel », publié lui aussi aux Nouvelles Editions Oswald en 1984.

Beau volume, écrivions nous, parce que cet « El Borak » édité par Patrice Louinet, d’un joli format et d’un poids respectable, est pourvu de deux versions de « La Mort à triple lame », agrémenté  de nombreuses illustrations de Jim et Ruth Keegan et de Tim Bradstreet – après le personnage de carrure modeste à la Thomas Edward Lawrence illustré par Nicollet, l’on se trouve confronté à un véritable colosse – et surtout, comme nous l’évoquions un peu plus haut, d’un intéressant éclairage sur la création du personnage, à travers une savante introduction et une non moins savante postface du traducteur et anthologiste. Un beau travail éditorial, un fort et magnifique volume pour les inconditionnels de Robert Erwin Howard et pour les amateurs de récits d’aventure et d’action pure et dure.

Robert Erwin Howard : El Borak

Traduction et préface de Patrice Louinet

Illustrations de Jim et Ruth Keegan et Tim Bradstreet

Editions Bragelonne, 25 euros

About Alaric

Lecteur surtout de littérature générale, mais fervent défenseur des littératures de l’imaginaire dès qu’elle transcendent le genre et viennent nourrir, et même enrichir, le domaine précité. Pas très attaché aux étiquettes, donc, et toujours prêt à plonger dans un volume original, en espérant y trouver une de ces œuvres qui sont capables de s’inscrire dans la durée.

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