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David Khara – L’interview

En préambule à cette interview, je tiens à remercier, encore une fois, Thomas Riquet de m’offrir l’opportunité de m’exprimer et de rencontrer des personnes pour lesquelles j’ai le plus grand respect.

Mythologica : Bonjour David, et merci de m’accorder un peu de votre temps que j’imagine si précieux. Avant d’entrer dans le vif du sujet de cette interview, comment vous présenteriez-vous à ceux qui nous lisent en quelques mots ?

PHOTO OFFICIELLEDavid Khara : Comment me présenter… question piège pour démarrer ! (Rires). Autant faire simple : j’ai 45 ans, après plusieurs vies bien remplies je me suis lancé dans l’écriture en 2010 avec Les Vestiges de l’Aube publié chez Rivière Blanche, puis chez Michel Lafon dans une nouvelle version en 2011 et bientôt disponible en poche chez 10-18. J’ai également écrit la trilogie Le Projet Bleiberg-Le Projet Shiro-Le Projet Morgenstern et Thunder, premier tome d’une série jeunesse. Ma carrière m’importe moins que les rencontres et les échanges qu’elles génèrent, et la bonté est, à mes yeux, la principale qualité. Voilà, en quelques mots ! (rires)

M : Comment êtes-vous arrivé à l’écriture ? Pour avoir eu la chance de vous écouter, il y a peu lors d’une table ronde au salon Interpol’Art de Reims, j’ai cru comprendre que vous aviez beaucoup « bourlingué » avant de vous lancer à corps perdu dans l’écriture.

David Khara : Bourlingué n’est pas le terme idoine. J’ai mené plusieurs vies, sportives, journalistiques, puis en tant qu’entrepreneur. Chacune a été très structurée et stable, mais j’éprouve un besoin viscéral de ne m’enfermer dans aucun carcan. Ma devise est « allons voir », alors je vais voir. L’écriture est arrivée par une série de hasards invraisemblables, mais c’est une constante dans ma vie. J’avais écrit Les Vestiges de l’Aube sous forme de feuilleton pour un ami qui venait de perdre son épouse et sa fille dans un accident. Sur fond de polar et de fantastique, je parlais de veuvage, de reconstruction, de la force de l’amitié. En 2008, j’avais un manuscrit sous le coude dont je voulais connaître la valeur. Le hasard (toujours lui) m’a mis sur la route de Serge le Tendre, l’immense scénariste de BD, et de Thomas Géha, non moins talentueux auteur de SF et fantasy. Ils ont aimé l’histoire et les personnages. Serge a envisagé d’en tirer une BD, qui existe aujourd’hui chez Dargaud et dont le second tome sortira en avril 2015, et Thomas m’a présenté à Philippe Ward, directeur de collection de la Rivière Blanche qui m’a immédiatement publié.

M : Êtes-vous de ceux qui font un plan détaillé d’une histoire avant d’en coucher le premier mot, ou, inversement, commencez-vous à écrire en ayant juste le point de départ de votre histoire en vous laissant guider ?

David Khara : Je travaille sans plan. Pour l’intégralité de la trilogie Bleiberg, j’ai posé trois lignes de notes. J’ai toujours un point de départ, un passage central et une fin que je souhaite atteindre. Tout se construit dans mon esprit, au fur et à mesure, ce qui demande une concentration qui confine à l’obsessionnel. J’écris toujours en me mettant à la place du lecteur. Au final, seul son plaisir compte et je garde cela en tête en permanence. Terminer un roman est un soulagement tant j’y consacre toute mon énergie et mes (minces) ressources intellectuelles…

M : Quels sont, si vous en avez, vos rituels d’écriture ?

David Khara : Je suis un rituel immuable, que voici : réveil, café très serré, vitamine C, cigarette (oui, je sais, c’est mal), parfois je m’assène une paire de gifles, puis je m’installe à mon PC, dans mon bureau l’hiver, sur ma terrasse l’été. Je chausse mes lunettes et j’écris pendant 3 à 4 heures consécutives, toujours accompagné d’une tasse de café. Changement majeur ces derniers temps, le thé remplace petit à petit le café et je travaille sérieusement à me débarrasser du tabac !

M : Quelle part prennent les recherches dans votre démarche autour de la rédaction d’un manuscrit ?

David Khara : Le temps de recherche représente environ trois fois le temps d’écriture. Outre les aspects purement factuels dont je traite et qui touchent toujours à l’histoire, à l’économie et à la science, je tente de m’imprégner de l’état d’esprit des vrais protagonistes dont je m’inspire. Je traque les émotions, les sensations, les motivations et je m’en nourris pour mes personnages. Au final, je ne dois conserver que 10 % de la masse d’informations que je traite. Les 90 % restant viendront nourrir d’autres histoires. Baser mes romans sur des faits réels, bien que souvent incroyables, me permet de m’instruire, alimente ma réflexion sur notre monde et notre société. Le voyage que je propose à mes lecteurs, je l’effectue moi aussi.

M : Vous avez fait de nombreuses recherches sur l’espionnage pour la trilogie des « Projet ». Lors de votre table ronde à Reims pendant le salon Interpol’Art, vous avez dit que, pour vous, le seul vrai Bond était Daniel Craig. Au risque de faire dresser les cheveux de bien des « bondophiles », pouvez-vous expliquer votre point de vue (que je partage, mais ça on s’en fiche !)

David Khara : Je vois que vous avez été attentif à la discussion que Romain Slocombe et moi-même avons partagée. (Rires). Craig apporte à Bond la violence et la bestialité qui sied à un membre des services « action ». Dans Casino Royale, il incarne clairement une brute mal dégrossie aux méthodes plutôt brouillonnes quoi qu’efficaces, mais il commet un nombre d’erreurs tout à fait surprenant par rapport aux autres films de la série. Et c’est justement là qu’il me paraît crédible. L’obsession d’accomplir sa mission le pousse à des extrémités mettant en péril sa couverture et celle de ses services. Quant à la première scène dans les toilettes, elle illustre à merveille la brutalité d’un assassinat à main nue. En ce sens, Craig me paraît un tueur plus réaliste que Roger Moore, même si j’apprécie sa classe « So British » !

M : La trilogie des « Projet » est celle qui vous a vraiment fait connaitre auprès du grand public. Comment vous est venue l’idée de ces histoires ?

David Khara : Tout est parti d’une info entendue à la radio. Un grand laboratoire pharmaceutique mettait fin à un protocole de recherche sur une maladie orpheline pour cause de manque d’argent. 10 000 euros en l’occurrence. Sous le coupDavidSKhara_ALefort de la colère et de l’indignation, à peine rentré à mon bureau je me suis lancé dans des recherches sur les bénéfices de ce groupe. La somme était pharaonique. J’ai continué mes investigations et j’ai découvert des liens avec des scientifiques nazis. Voilà pour le fond. Pour le personnage d’Eytan, et cette série étant un hommage à la Résistance, c’est une femme qui m’a inspiré : Simone Lagrange. Je laisse vos lecteurs effectuer les recherches la concernant tant il y aurait à dire. Elle incarne tout ce qui compte à mes yeux et a nourri le personnage d’Eytan, ainsi que l’état d’esprit général de la trilogie.

M : Cette trilogie est maintenant traduite en plusieurs langues. Comment avez-vous vécu cette internationalisation de votre œuvre ? Pensez-vous qu’il soit indispensable de s’exporter, pour un écrivain ?

David Khara : J’ai encore du mal à me considérer comme un écrivain, alors tout ce qui est arrivé autour de mes romans ne cesse de me surprendre… Je n’ai pas vraiment vécu le succès de Bleiberg. Je traversais des moments personnels compliqués et douloureux et je suis resté très extérieur à ce qui s’est produit. J’assume ce succès, j’écris, mais je mène ma vie assez loin de tout cela. Je ne suis mû ni par l’ambition ni par le besoin de reconnaissance, ou d’être aimé. L’écriture est pour moi un acte altruiste, généreux. Être traduit, adapté en BD, avoir des projets cinéma en cours, j’en suis heureux, mais ma vie ne tourne pas autour de cela. Ce qui arrive à Khara n’arrive pas à David. Quant à savoir si l’exportation est indispensable pour un écrivain, je vous confesse ne pas m’être posé la question…

M : Le marché du livre est en difficulté en France. À votre avis, quelles seraient les bonnes solutions pour inverser la tendance ?

David Khara : Ma réponse sera celle d’un entrepreneur venant du monde industriel : produire moins. Trop de romans sortent chaque année pour un nombre de lecteurs sans cesse décroissant. Au final, d’excellents auteurs et d’excellents textes restent dans l’ombre ce qui est profondément injuste. Mais si j’avais les solutions pour régler le problème, croyez bien que j’en ferais part immédiatement ! Peut-être faut-il repenser l’économie du livre, un peu aberrante dans son fonctionnement. Je suis d’un naturel optimiste et quand je vois la passion des jeunes pour la lecture, je pense qu’il est légitime d’espérer.

M : Dans le même ordre d’idée, pensez-vous que l’e-book va tuer le livre papier ?

David Khara : Pas à court terme, mais à moyen terme, je pense que la production de livres papier sera amenée naturellement à diminuer. Je garde un œil sur le marché américain, souvent représentatif de ce que sera la consommation chez nous, dans une dizaine d’années. Là-bas, l’e-book est très implanté. Maintenant, un livre n’est pas un objet comme un autre. Il nous suit, nous accompagne, possède sa propre sensualité, porte les stigmates de notre parcours avec lui. Je doute qu’une tablette procure le même plaisir. Je pencherai plutôt pour une cohabitation pacifique entre les deux supports que pour une guerre à mort.

M : Les Vestiges de l’Aube a une version BD. Le travail de scénariste de BD autour de sa propre œuvre est-il difficile ?

David Khara : Je n’ai pas scénarisé l’adaptation, Serge le Tendre s’en est chargé. Voir cet auteur, que j’admire et qui m’a donné l’envie d’écrire, il y a trente ans de cela, s’approprier mes personnages, mon histoire et mes mots a été à la fois exaltant et émouvant. J’aime que d’autres s’approprient mes personnages, comme Éric Giacometti et Jacques Ravenne l’ont fait avec Eytan dans le Règne des Illuminatis. J’y vois une reconnaissance de celui-ci, et j’aime qu’il vive loin de moi.

M : Une Nuit Éternelle – la suite des Vestiges de l’Aube – sort d’ici quelques jours. J’imagine que vous êtes déjà sur un autre livre. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

2014 couverture Khara_nuit_eternelleDavid Khara : J’ai commencé un thriller économique et politique sur fond de comédie romantique. Mais pour l’instant, j’ai posé mon clavier et je me suis mis au service du roman d’une jeune auteure que j’ai prise sous ma coupe tant je perçois du talent et tant le texte m’a touché et devrait, j’en suis convaincu, toucher le plus grand nombre. Je me suis glissé dans la peau du directeur d’ouvrage et j’y prends un immense plaisir. J’aime l’idée de transmettre la chance que Philippe Ward m’a donnée. Quant à l’auteure avec laquelle je travaille, je pense que vous en entendrez parler prochainement… Je reprendrai mon roman au mois de décembre avec comme objectif de le boucler pour mars. Ensuite, un autre projet attend, mais il est trop tôt pour en parler.

M : Que pensez-vous des « phénomènes littéraires », notez les guillemets, que représentent Valérie Trierweiler et Éric Zemmour dans les « succès » récents. N’y a-t-il pas là une certaine forme d’injustice ?

David Khara : Injustice non, car personne n’est contraint à acheter ces livres. En étant même un peu cynique, je dirais qu’il faut se réjouir que de telles ventes fassent rentrer de l’argent chez les libraires. Ce qui m’inquiète plus tient dans le fond de ces livres. D’un côté un témoignage revanchard et sans classe, de l’autre, un idéologue rétrograde et moyenâgeux qui met son intelligence au service de la haine. Je crains qu’ils ne soient finalement que représentatifs de l’état de notre société et de notre pays. J’ai grandi en croyant fermement à notre devise : Liberté, Égalité, Fraternité. Aujourd’hui, elle me semble bien loin et j’en conçois une profonde tristesse…

M : Si je vous dis Rivière Blanche et Philippe Ward ? Pouvez-vous nous en dire un peu (beaucoup ;-)) plus ?

David Khara : Je pourrais vite devenir intarissable sur Philippe tant j’ai pour lui d’admiration et d’affection. C’est un homme d’une générosité incroyable et trop rare, qui se met au service de ses auteurs sans compter son temps et son énergie, mû par une passion inextinguible. Il m’a tout appris, et me suit encore aujourd’hui. À ma façon, j’essaie de lui rendre hommage en portant haut les couleurs de la Rivière Blanche et il n’est pas de décision prise dans ma carrière qui n’ait été prise en concertation avec lui. Philippe est une inspiration, autant littéraire qu’humaine et un formidable compagnon de route. Quant à la Rivière, quelle belle collection ! Entre la volonté de faire revivre des auteurs et des textes mythiques, trop souvent oubliés, et la chance donnée à de nouveaux auteurs, Rivière Blanche joue un rôle bien plus important qu’il n’y paraît, et je ferai mon possible pour qu’elle perdure et gagne en notoriété.

M : En vous remerciant encore une fois de votre temps et de votre gentillesse, David, si je vous donne le mot de la fin, comment concluriez-vous cet entretien ?

David Khara : Déjà, permettez-moi de vous remercier de m’avoir consacré de votre temps. En guise de conclusion je dirai ceci, car je pense que de nombreux aspirants écrivains lisent votre site : quoi que l’on vous dise, quelles que soient les difficultés réelles ou supposées, continuez à écrire, à vous passionner pour vos histoires et vos personnages. N’attendez ni gloire ni fortune, mais écrivez, persévérez pour l’amour du lecteur, de l’échange, du partage. Si mon aventure n’a qu’une valeur, c’est bien de prouver que les belles histoires existent et qu’elles vous tendent leurs bras…

À propos Philippe Pinon

Trublion de 47 balais, touche à tout, autodidacte, tête de cochon. Après plus de 20 ans à effectuer un travail décérébrant, change de voie. Scribouillard, « traductier de l'impossible », il devient même éditeur (OVNI) en 2015 où il édite, accompagné de son associée et conjointe, romans et JdR. Mais ce qui le définit le mieux, c'est quand même le terme de "Gros Connard" (au grand cœur, malgré tout, pour ceux qui prennent le temps de fouiller au delà des apparences).

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