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Artiste du mois : H.R. Giger

maskeBeaucoup d’artistes offrent une vision, une interprétation d’un ou plusieurs mondes, posent traits, encre et couleurs sur l’imaginaire d’écrivains, de cinéastes… D’autres artistes sont plus encore, ils font plus que nourrir l’imagination, ils créent l’Imaginaire. Hans Ruedi Giger était l’un d’eux.

Rien ni personne n’aurait pu prédire que cet enfant né en février 1940 dans le seul pays européen épargné par la guerre grâce, entre autres, à sa neutralité affichée, deviendrait le créateur d’un univers si novateur, si stupéfiant, dérangeant et unique. Suisse au destin tout tracé de pharmacien dans l’esprit paternel, le jeune Giger affirma une audace hors du commun en rejetant cet avenir tout fait pour l’obscur monde des arts. Construisant un train fantôme au cœur de la maison familiale pour amuser ses camarades de jeux, il fait montre d’une créativité entêtante, échouant aux examens de la filière pharmacologique… Le surréalisme le fascine déjà et il se dirige en 1962 vers l’activité de décorateur d’intérieur. Car Giger aime créer plus que sur le papier, il modélise, construit. Ses études d’architecture et de dessin industriel lui offrent de bonnes bases mais la rigidité de la discipline et l’enfermement de la profession le rebutent rapidement. Ce qui le motive reste l’expression matérielle de sa propre conception artistique, sa créativité, son imaginaire.

Son leitmotiv artistique apparaît dès lors qu’il est libéré de ces contraintes : l’union, la fusion de l’Homme et de la Machine, sous toutes les formes possibles, même les plus étranges, offrant au monde une vision bouleversante, provocatrice, nouvelle. Arts plastiques, modelages, moulage, réalisations de courts métrages mettant en scène ses créations fantasmagoriques se faufilent depuis un subconscient débordant vers ses doigts experts et pénètrent la matière. Formes métalliques souples, vivantes, marient le corps humain / animal et lancent le style Giger, baptisé biomécanique par son créateur.

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En 1975, sa réputation lui apporte une première collaboration cinématographique pour l’adaptation de Dune. Giger travaille donc sur la mise en forme de l’environnement des Harkonnen mais une grande déception l’attend deux ans plus tard car le film ne se fait pas. Pourtant, ses efforts ont marqué les studios hollywoodiens qui lui proposent autre chose. La pré-production d’un film de SF, Alien le Huitième Passager est en route et ils ont besoin d’un plasticien de sa trempe. La vision de Ridley Scott et surtout du scénariste Dan O’Bannon s’exprime déjà dans l’art de Giger, étrange communion d’esprits qui ne se sont encore jamais croisés.
Ce dernier donne vie à la bête extra-terrestre la plus terrifiante du cinéma, à son nid rempli d’œufs géants et carnivores, à ses dents suintant un acide sur-corrosif, à sa gueule cachant une seconde tête affamée, à cette encéphale démesurée en forme de croissant de lune couleur de cuir vernis… Alors que ce film est surtout travaillé avec des bouts de ficelle et du carton bien maquillé, les effets visuels et matériels de la créature de Giger surprennent par leur modernité et contribuent pleinement au succès du film. Nommé et primé aux Oscars, l’artiste partagera son Oscar des meilleurs effets visuels avec l’équipe chargée des décors.

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Désormais, et bien qu’il ne soit plus sollicité pour les autres films de la saga, Giger est associé au personnage d’Alien comme une sorte de géniteur mondialement reconnu, au point que l’on peut retrouver trace de la bête dans nombre de ses œuvres (surtout le mobilier et décor qui peuple le Giger Museum). De nombreux autres collaborations cinématographiques lui sont commandées (Poltergeist II, La Mutante, Death Star, Hellraiser in Space…) et si les succès en salle sont discutables, nul doute que la participation artistique du maître n’est pas en cause. Néanmoins, les modes évoluent et surtout, l’art de Giger ne se plia jamais vraiment aux exigences et obligations commandées. Comme lorsque l’on attendait de lui une décoration d’intérieur type, Giger suit obstinément la fougue de son imaginaire propre. Son travail fut souvent jugé morbide, sombre, au-delà de ce que les studios et réalisateurs attendaient, écartant au montage final le résultat obtenu.

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Face extérieure et intérieure de la pochette vinyle de Brain Salad Surgery

Le monde de la musique fait aussi appel à lui pour le design de pochettes vinyles (Emerson Lake and Palmer Brain Salad Surgery ; Steve Stevens Atomic Playboys ; Blondie Kookoo ; Dead Kennedys Frankenchrist…) et de scénographies de concerts (machine à faire de la pluie pour le clip Cloudbusting de Kate Bush ; le décor du Millénium Tour de Mylène Farmer ; le pied de micro de Jonathan Davis, chanteur de Korn). Du sombre, du gothique, unique, résument encore une fois le lien qu’il tisse avec l’art de la musique contemporaine.

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En 1996, un éditeur japonais lui consacre un ouvrage autour du concept de corps machine, le Erotic Biomannerism. L’influence de Giger sur de nombreux artistes nippons, qui saute aux yeux notamment dans les mangas (Gunnm de Yukito Kishiro, Akira de Katsuhiro Otomô et, plus tard, Blame ! et Biomega de Tsutomu Nihei), s’exprime ici à travers la vision de neuf artistes lui rendant hommage. Giger accepte également de publier des recueils de ses dessins et peintures préparatoires de nombreux projets finalisés par la suite en modélisation ou sculpture. Necronomicon 1, Necronomicon 2, Biomechanics, Species design.

 

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En 1990, Giger ne boude pas son plaisir lorsqu’on lui propose de monter une rétrospective de son œuvre. L’exposition temporaire Alien dans ses meubles est présentée au Château de Guyères, au cœur d’un village médiéval de son pays natal. Le succès dépasse ses espérances (110 000 visiteurs) et le lieu séduit l’artiste à tel point qu’il fait l’acquisition du château à court de moyens en 1997. Giger compte en faire son propre musée, projet qui devient réalité grâce au concours de l’architecte Roger Cottier et de la directrice expérimentée Barbara Gawrysiak. Riche d’une exposition permanente réunissant le plus grand nombre d’œuvres du maître (y compris ce qu’il avait créé pour Dune), le Giger Museum est unique au monde et devient rapidement le lieu privilégié de présentation, protégé du jugement et des à prioris, de ses nouveaux travaux. Du sol au plafond, le visiteur est plongé dans l’univers Giger, les murs, le sol, les tables, les sièges, l’encadrement des fenêtres, le fantasme Giger est omniprésent et ne laisse personne indifférent.

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Travail pour Dune
Travail pour Dune

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L’Imaginaire de H.R. Giger est une fenêtre ouverte sur l’illustration de peurs primales, du lien qui pourrait exister entre Homme et Machine. A travers la fusion, souvent sexuelle, chairs-matière froide, vie organique et vie artificielle, où même les nourrissons font froid dans le dos, Il impose une réflexion, multiplie les interprétations philosophiques qui, même dérangeantes, poussent le spectateur à s’interroger sur ses liens avec la matière. Désir, peur, beauté, révulsion, rejet ou adoration, H.R. Giger était un artiste absolu, de celui qui fait bouillir les sens de ses contemporains, jusqu’à leur agiter les neurones.

Un créateur de monde, identifiable au premier coup d’œil, un pur artiste.

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Merci aux sites qui furent riches d’informations et d’illustrations nécessaires à cet article :
HR Giger Museum
H.R.Giger
Wikipédia

About Clémentine Fourau

Prisonnière ravie du monde des rêves et de l’imaginaire depuis l’enfance, j’ai connu mes premiers émois littéraires avec les classiques contes et autres aventures des héros de cape et d’épées avant de glisser dans un univers encore plus riche : Histoire, mythologies, légendes, sorcellerie, Fantasy, fantasmagories… Le charme grandiose des oeuvres de Stephen King, JRR. Tolkien, H.P Lovecraft, Edgar A. Poe et Anne Rice furent autant de rencontres magiques éveillant un appétit d’ogre pour le fantastique sous toutes ses formes. Egalement férue de mangas, de films d’animation et de cinéma, j’ai vogué entre mes passions et des études d’histoire de l’art et archéologie, traînant un sentiment persistant que le Livre était ma véritable voie. Aujourd’hui, j’ai trouvé un équilibre, remplissant sans cesse le peu d’espace dans lequel je vis avec toujours plus de livres et partageant ma passion des mots et de l’image à travers mes chroniques et un travail d’écriture qui, je le souhaite, aboutira à séduire un lectorat plus large encore. Car rien n’est plus savoureux que de créer son propre univers du rêve… ou de cauchemars !

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