3 questions à Christophe Guillemain, auteur de Sans Seigneur

Le dernier roman de Christophe Guillemain, Sans Seigneur, inspiré de l’Auvergne médiévale et des volcans, complètement uchronique et passionnant. J’ai donc pris le temps de lui poser quelques questions afin de mieux comprendre sa manière de concevoir ses romans, et plus particulièrement celui-ci.

1/ Tu nous proposes en cette rentrée littéraire un roman de dark fantasy très sombre, inspiré du moyen-âge et de l’Auvergne. Pourquoi ce lieu ? Y es-tu particulièrement attaché ?

Étant Clermontois de longue date, j’ai choisi de situer l’action de mon roman dans une version déformée et cauchemardesque de l’Auvergne que je connais. J’ai en quelque sorte imprégné les paysages que je contemple chaque jour de mon goût pour la dark fantasy et le macabre. Je fais souvent un pas de côté pour transformer un lieu réel en décor de fiction. Ici, j’ai choisi ce que je connais le mieux : la chaîne des Puys, la Limagne, la rivière Allier, ses châteaux et ses ruines.

Dans Sans-Seigneur, Avernos est un no man’s land infernal, au cœur d’un royaume fracturé, dont l’épicentre est un Chaudron gigantesque capable de ressusciter les morts. C’est une terre où les mythes et les grandes figures de l’Histoire reviennent sous des formes dévoyées. On y croise des chevaliers, des prophètes, des monstres et des créatures légendaires, mais tout semble avoir été contaminé par le Chaudron. Même les chevaliers qui ont élu domicile à Avernos ne sont qu’une pâle copie de l’idéal chevaleresque des légendes arthuriennes.

Cette Auvergne alternative, ravagée par de multiples éruptions volcaniques, n’a évidemment jamais existé, mais j’ai fait le choix de conserver l’essentiel de ses reliefs, de ses cours d’eau et de certains châteaux dont on peut encore observer les ruines.

Malgré cet ancrage dans le réel, je dirais que c’est davantage une vision fantasmée, un délire gothique, qu’une véritable proposition uchronique ou un texte rattaché à la fantasy historique.

2/ Comment t’es venue la première étincelle de ce roman ? Et es-tu plutôt jardinier ou architecte dans la conception de tes écrits ?

Le point de départ est un scénario de court-métrage que j’ai écrit il y a presque vingt ans. L’aspect « uchronique » est venu plus tard. L’idée était d’inviter un personnage de cannibale un peu grotesque à la table la plus prestigieuse, la Table Ronde, et de le faire participer à la quête des quêtes.

Même si la phase de gestation (très longue) est le résultat de beaucoup d’essais, de croisements et d’expérimentations, je deviens un architecte au moment de la phase d’écriture proprement dite. Je connais les grandes lignes de mon histoire et j’essaie de toujours commencer une séance d’écriture en ayant en tête suffisamment d’éléments précis.

Je pense que le jardinage se prête mieux à certains genres littéraires, comme l’autobiographie ou la poésie, mais moins à d’autre, comme le polar ou la fantasy, dont la progression est rythmée par de nombreux retournements de situation.

Je ne peux pas vraiment me laisser aller à la prose sans avoir résolu auparavant les problèmes de structure. Sinon, je m’expose à un gros travail de réécriture (ce qui ne m’empêche pas d’en faire beaucoup). La rédaction des dialogues reste plus intuitive.

Et finalement, il y a toujours une part de jardinage dans l’écriture, car les personnages nous amènent souvent là où nous ne les attendons pas…

3/ Le personnage de Zaban m’a particulièrement séduit. Comment l’as-tu créé, qu’est-ce qui t’a inspiré ses traits de caractère ?

J’aime beaucoup les personnages d’anti-héros lâches et cyniques, égoïstes en apparence. Peut-être que cela me vient du personnage de John Difool dans la BD L’Incal, que j’ai découvert quand j’étais tout jeune.

Zaban est un autochtone d’Avernos. Il affiche une virilité un peu ridicule, comme le bossu Tristo dans L’enterrement des étoiles. C’est un homme à moitié sauvage, qui ne fait que peu de cas de la morale et supporte mal l’autorité.

Sa particularité est d’être maudit. Régulièrement, un désir irrépressible de chair et de sang humain le pousse à tuer, ou à trouver des cadavres encore frais. Chaque fois qu’il succombe à cette faim, il hérite d’un peu de sa victime, que ce soit son apparence, certains souvenirs, ou même une part de son destin… Si Zaban se posait des questions existentielles, il se demanderait si ces transformations agissent comme un accélérateur de son destin, comme une aide, ou s’il s’agit d’un piège tendu par des forces supérieurs. Mais il n’est pas du genre à méditer longtemps sur ce genre de questions. Il est plutôt dans l’action, voire la réaction. Il cherche d’abord à survivre, à satisfaire ses besoins immédiats et à échapper à ceux qui veulent faire de lui quelque chose qu’il n’a jamais demandé à être.

J’aime que mes personnages partent de très loin. Je me suis dit qu’il était difficile de faire moins héroïque qu’un cannibale qui se méfie de tout le monde. C’est précisément cette marge d’évolution qui m’intéresse chez les personnages de fiction.

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