J’ai adoré il y a peu, découvrir le premier album d’un groupe assez spécial, Abduction, intitulé Une Ombre régit les Ombres. Donc lorsque l’occasion s’est présentée de les interviewer par mail, je n’ai pas boudé mon plaisir et ai donc sorti mon clavier, pour un entretien passionnant.

Abduction

eMaginarock : Bonjour, et merci de prendre quelques minutes pour répondre à ces quelques questions. Pourrais-tu tout d’abord te présenter et nous expliquer comment tu en es venu à la musique ?

Guillaume Fleury : Bonjour, merci de ton intérêt pour Abduction et pour cette interview ! Mon nom est Guillaume Fleury, je suis venu à la musique sous l’influence de mon père, aussi loin que je me souvienne, qui est un passionné de musique baroque mais qui m’a également initié aux incontournables du rock que sont Led Zeppelin ou Deep Purple, par exemple. Je suis par la suite venu au metal et plus précisément au metal extrême durant mon adolescence. Abduction a été fondé en 2006, l’électrochoc ayant été la disparition de Jon Nödveidt, Dissection étant probablement la formation qui m’a le plus marqué musicalement à ce jour.

M. : Tu es membre du groupe Abduction. Pourrais-tu nous expliquer d’où viennent à la fois ce nom mais également tout l’imaginaire qui gravite autour, notamment des costumes ?

G. F. : A l’origine, j’ai été attiré par le sens plus rare et plus spirituel de ce nom, qui consiste en l’enlèvement de l’âme par une force supérieure impalpable. L’imaginaire d’Abduction repose sur une certaine obsession du temps qui passe, qui nous renvoie à notre mortalité, l’éphémère, mais également au passé, à l’Histoire. Le choix des costumes découle d’une combinaison de ces deux idées puisque nous avons choisi de faire nôtres les costumes qu’utilisaient les médecins de la peste au XVIIème siècle. Ces masques de « corbins » étaient censés les préserver de la mort, car ces derniers pensaient à l’époque que la peste se transmettait au travers de miasmes (raison pour laquelle ils plaçaient des herbes aromatiques à l’extrémité du bec), mais la grande majorité de ces médecins succombaient eux aussi à la maladie, tout en se révélant incapables de la soigner. Il y a là une référence historique forte quant à notre pays, cet épisode de peste étant l’un des moments les plus marquants de notre Histoire, de même qu’à l’idée que la mort triomphe toujours. Evidemment, l’esthétique inquiétante de ces costumes sert également selon nous à merveille un propos aussi tempétueux que celui que véhicule le black metal. Nous aimons l’idée selon laquelle nous essayons, en tant que corbins, de dompter cette obsession du temps, bien que nous sachions que cela est vain. Notre musique est notre médecine quant à notre condition humaine, en quelque sorte !

M. : L’album Une Ombre régit les ombres est qualifié d’automnal. Comment définis-tu du métal automnal ?

G. F. : Nous avons choisi ce terme car l’Automne est sans conteste la saison qui nous inspire le plus, l’atmosphère crépusculaire et mélancolique que véhicule cette période de l’année coïncide précisément avec ce que nous essayons de mettre en musique. D’où notre attrait pour les riffs tempétueux et tragiques, entrecoupés de cassures portées par des guitares claires, qui correspondent aux périodes de tempêtes puis de calmes désolés que nous traversons d’ailleurs justement en ce moment même.

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M. : Comment s’est passée l’écriture de cet album ? Qui a écrit la musique et qui s’est chargé des paroles ?

G. F. : L’écriture de l’album a débuté il y a cinq ans, un peu avant la sortie de notre démo (nous avons traversé quelques périodes compliquées qui ont considérablement ralenti le processus d’enregistrement mais nous composons pour ainsi dire en permanence et possédons de nombreuses idées) certaines idées remontent à plus loin. Je laisse mûrir les morceaux sur une longue période afin de m’assurer que ceux-ci soient les plus aboutis possible. Je compose tous les plans de guitare sur une guitare électrique débranchée ou une guitare acoustique car cela permet de confirmer que l’idée fonctionne sans artifice. L’inspiration peut quant à elle venir de l’humeur du moment, de la saison qui règne, d’une lecture… Nous cherchons avant tout à proposer une musique qui mêle la violence tragique à la mélancolie mais ne nous imposons pas de limite tant qu’une idée véhicule une émotion qui nous touche. Je me charge de l’écriture de la musique, je mets en place la structure générale du morceau à la guitare, puis je fais appel à Morgan Velly, qui m’aide à structurer proprement l’ensemble en fonction des plans de batterie que lui inspirent mes idées. Une fois la structure du titre véritablement arrêtée, je m’attaque aux arrangements, tandis que Mathieu Taverne écrit ses lignes de basse. Ainsi chaque instrument peut influencer le travail des autres durant tout le processus. En ce qui concerne les paroles, elles sont essentiellement l’œuvre de Mathieu, bien que je le seconde sur ce point, et nécessitent elles aussi la plupart du temps un assez long travail jusqu’à atteindre la mise en forme définitive, puis je me charge de l’écriture des lignes vocales, François Blanc apportant ses suggestions pour améliorer le tout.

M. : Quelles sont les inspirations, tant musicales que littéraires du groupe ?

G. F. : Les principales inspirations musicales d’Abduction sont Dissection, Opeth et Primordial, à mon sens. La référence littéraire la plus marquée ici est celle de Baudelaire puisque son Horloge a inspiré le titre de l’introduction instrumentale, un texte comme celui de « Sainte Chimère » m’évoque avec le recul Poe, bien qu’il n’ait pas été une influence directe pour l’écriture de ce titre. Les « Frissons Des Cimes » a puisé une partie de son inspiration dans les Mémoires de l’abbé Edgeworth de Firmont. « Naphtalia » tire quelques courts extraits des lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo. « Une Ombre Régit Les Ombres » est quant à lui inspiré du mystérieux texte qui figure sur un cadran solaire du Mont Saint Odile, en Alsace. « L’Enlèvement d’Automne » n’est pas inspiré par un auteur particulier mais consiste en une métaphore de l’enlèvement de l’Automne, figuré sous les traits d’une femme, par l’Hiver, et de sa lutte, vaine, pour résister au changement de saison, à la manière des Allégories chères à nos sculpteurs et peintres classiques. Nous aimons tenter de jouer avec les mots afin d’offrir plusieurs niveaux de lecture à nos textes et une cohérence d’ensemble, tout en glissant quelques références plus « mystérieuses » mais compréhensibles pour qui prendra le temps de creuser. L’utilisation de symboles liés à notre Histoire est également très intéressante afin de donner corps à cet univers. Si l’ensemble peut de prime abord sembler énigmatique, tout a été travaillé en détail et possède un sens, voire plusieurs !

M. : La cover de l’album est assez spéciale. Qui l’a réalisée et comment s’est passé le travail avec cet artiste ?

G. F. : Il s’agit d’une réinterprétation du tableau « L’Eglise d’Auvers Sur Oise » de Vincent Van Gogh qu’un ami graphiste nous a aidé à mettre en place, de même que pour l’ensemble de l’artwork de l’album, qui a été entièrement réalisé à la main, textes inclus. Il n’y a guère que le code-barres qui ne soit pas manuscrit ! Ce fut un exercice difficile mais nous sommes très fiers du résultat. Cette image reflète selon nous à merveille le titre de l’album, qui peut revêtir plusieurs sens, l’ombre du clocher sur le village, qui régit la vie de tous les habitants en marquant les heures, étant le plus évident.

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M. : Un premier clip annonçant l’album est sorti. Comment s’est passé le tournage et surtout le montage, et y en a-t-il un autre de prévu ?

G. F. : En réalité il s’agit d’un montage de photos prises à Auvers Sur Oise, sur les lieux qui ont inspiré la peinture, et de photos promotionnelles du groupe, qui ont-elles été effectuées à Rouen, et plus précisément à l’Aitre Saint-Maclou, qui fut un cimetière lors des épisodes de peste, par le photographe Manu Wino. Réaliser un véritable clip serait une expérience passionnante, tant notre univers visuel est marqué, mais il nous faudra pour cela beaucoup de travail et ce n’est pas encore à l’ordre du jour, bien que l’idée soit présente à nos esprits.

M. : Vu l’imaginaire très spécifique du groupe, je suppose que pour les prestations scéniques vous avez d’ores et déjà prévu quelque chose de spécial ?

G. F. : Nous nous attachons effectivement à ce que nos concerts servent de la meilleure manière possible l’univers que nous essayons de développer à travers notre musique, ce qui passe par des éléments de décor, une certaine théâtralisation et, bien-sûr, nos costumes, bien qu’il nous semble peu probable que nous puissions les porter tout un concert durant. Nous travaillons à ce que nos concerts privilégient la qualité à la quantité, c’est pourquoi il nous faudra un peu de temps avant que cela ne se concrétise.

M. : Et tant qu’on parle de date, quand pourra-t-on découvrir Abduction sur scène ?

G. F. : Notre objectif était jusqu’ici de proposer notre premier concert dès 2017, mais plusieurs évènements extérieurs récents risquent de repousser un peu l’échéance. Il est donc difficile de donner une date même approximative. La scène reste un objectif qui nous tient très à cœur et nous ne voulons pas manquer cette étape par précipitation.

M. : Pourrais-tu, en cinq mots, nous dire pourquoi les lecteurs de eMaginarock devraient absolument jeter une oreille sur Abduction ?

G. F. : Parce qu’ils aiment l’Automne ?

M. : Merci d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions, et je vous souhaite toute la réussite possible avec cet album qui est clairement à mes yeux une des petites pépites de cette fin 2016.

G. F. : Merci beaucoup à toi pour cette interview et ces chaleureux encouragements !