Aujourd’hui nous vous proposons une interview totalement décalée avec Jeanne-A Debats, l’une des plus belles plumes féminines de l’imaginaire français (même si elle déteste être rangée dans une case). Entre vampires et vitriol venez découvrir cette auteur  surprenante, qui mérite vraiment d’être découverte.

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eMaginarock.fr : Bonjour Jeanne, et merci de prendre le temps répondre à ces quelques questions. Tu as, dans les prochains mois, une actualité très chargée donc nous allons parler un peu plus loin, mais pourrais-tu te présenter pour nos lecteurs qui ne te connaîtraient pas (honte à eux !) ?

Jeanne-A. Debats : Femme, prof et écrivain, 50 ans, pas toutes mes dents, mais celles qui restent sont encore pointues. Je suis anarcho syndicaliste tendance Marvel. Athée comme un baobab et féministe positiviste comme une centrifugeuse. Mon trait de caractère le plus marqué est mon optimisme récurrent matelassé de cynisme. J’ai profondément ancré en moi ce que Sylvie Lainé appelle « le goût du bonheur ». Mes sports de combat préférés sont la vanne lamentable, le calembour grotesque et je m’entraîne pour la troisième étoile de social justice warrior du dimanche.

M.net : En tant qu’auteur on peut dire que tu es une personne heureuse : Grand Prix de l’Imaginaire, Prix Julia Verlanger et Prix du Lundi en 2008, Prix Rosny aîné en 2009, Prix Bob Morane en 2011, Prix européen Utopiales jeunesse 2014, pour ne citer qu’eux… Tu n’en as pas marre de ramasser les prix à chaque sortie ?

J-A. D. : Alors d’abord, ça n’est pas à chaque sortie, tant s’en faut. Mon chouchou Navarre ne m’a jamais rien rapporté en termes de prix, sinon l’estime de certains de mes lecteurs et l’agacement marqué d’une autre et certaine critique (et un peu de fric – et ça c’est bien^^). Ensuite, non, on se lasse pas, on est toujours content (À votre bon cœur, messieurs dames !). Si je pouvais ravoir le Rosny un jour, je serai ravie par exemple : ça ferait bien sur ma cheminée les deux statues en vis-à-vis.
En fait, justement, l’avalanche que j’ai reçue sur la tronche au départ m’a noyée. Mon ego est passé en vitesse lumière pendant un moment à l’époque. Mais depuis je suis parvenue à ralentir heureusement (à l’aide de deux ou trois claques méritées). Alors du coup, j’ai l’âme assez paisible de ce côté-là, même si je suis encore capable de mâcher des pieds de chaises en douce pour une mauvaise critique (l’écrivain qui vous dit que cela ne l’atteint pas ment plus qu’un député européen). La reconnaissance « officielle », je l’ai eue presque tout de suite, je n’ai pas faim ni besoin de me prouver quoi que ce soit. Il ne me reste plus qu’à écrire tranquillement. En revanche, ce qui continue de me faire peur et envie à la fois, c’est celle des lecteurs, et celle-là, elle est toujours remise en jeu à chaque nouveau texte.

M.net : Passons à tes nouveautés à venir. Ton roman Métaphysique du vampire va être réédité par ActuSF dans la collection Hélios le mois prochain, et la suite de L’Héritière sort au mois d’octobre chez ActuSF également. Que peux-tu nous dire sur ces deux sorties ? Impatiente ?

metaphysique

J-A. D. : Pour Métaphysique, je suis très heureuse qu’il lui soit accordé une seconde chance. La précédente édition avait été coulée par le distributeur qui n’envoyait pas les livres. Cette année-là en festival, je l’ai eu une fois sur quatre sur mes tables. Un vrai gâchis si on considère le succès d’estime qu’il a remporté (Côté lecteurs. Parce que côté critiques, Navarre agace souvent^^). Pour Alouettes (titre de travail) je ne suis pas impatiente, non. Angoissée, oui. Et si le roman était moins drôle (enfin à mes yeux) que le précédent ? J’ai peur de ne pas retrouver le fun, je crève de trouille. J’ai de bons et de mauvais moments, on va dire.

M.net : Le Cycle de Navarre, que tu poursuis pierre après pierre au fil des années continue donc à s’étoffer. D’où t’es venue l’idée originelle de ce vampire finalement assez atypique ? T’es-tu inspiré que quelqu’un que tu connais pour le créer ?

J-A. D. : Je suis partie d’un air d’opéra tiré de Tosca mis en images dans l’Opéra Imaginaire « E lucevan le stelle », dans ce petit court métrage d’animation, la Mort était perchée à côté de l’ange Michel en haut du château Saint Ange. Après, je ne sais pas, c’est un condensé de ce que je suis, de ce que j’ai lu, de ce que j’ai vécu, aimé haï et compris, comme tout texte et personnage pour un écrivain. Navarre, c’est à la fois du délire, il me permet toutes les provocs (surtout les basses et les plus lourdingues), tous les blasphèmes (pour un vampire ; le blasphème c’est un peu la marque de fabrique du bestiau. Mais là je m’attaque plus aux poncifs qu’à l’ami imaginaire des deux tiers de la planète. Il m’arrive également de violer la grammaire. Navarre écrit comme il pense.) et en même temps, il m’ouvre toutes les explorations (le vampire est un être immortel, il peut donc se glisser entre les pages de tous les genres). Au final, j’ai l’impression et le désir de faire l’urban fantasy de SF, en ce sens que pour moi la base de la SF c’est de parler de l’humanité et d’avoir un propos, or c’est toujours le cas dans le cycle de Navarre : un propos et l’humanité.

heritiere

M.net : Que penses-tu de l’évolution du milieu de l’imaginaire ces dernières années ? Le public s’est étendu, de plus en plus d’auteurs apparaissent (ou disparaissent) dans le paysage, les éditeurs aussi valsent. Ne trouves-tu pas qu’il y a à l’heure actuelle surproduction au détriment de la qualité ?

J-A. D. : Je suis toujours très gênée aux entournures quand j’entends ça. Il est évident qu’il y a surproduction (c’est un fait brut), mais il me semble qu’il faut un orgueil absolu pour le déclarer à la face du monde lorsqu’on est auteur. Ça signifie que, dans le cas contraire, on est tout à fait certain qu’on aurait fait partie des heureux élus non surproduits et mis en avant. Or, de mon côté, si j’aime ce que je fais, si j’estime que je réalise une création respectable, je ne suis pas du tout assurée de cela. Donc j’éviterais de le crier trop fort.
En plus, pour vraiment y faire attention, il faudrait vivre dans un monde où l’on est en concurrence avec ses collègues ; et moi, la concurrence, ça m’emmerde et ça me fatigue, je trouve ça contreproductif. Peut-être même que cela vous empêche d’être un lecteur du coup, ET je VEUX demeurer lectrice.

M.net : Justement, avec l’apparition de l’impression à la demande et du numérique, on a l’impression que tout le monde peut, et beaucoup le font, publier son livre. Quel est ton avis sur l’auto-édition ?

J-A. D. : Distinguons : parmi les print on demand, il n’y a pas que des autoédités. Certains le sont par de grandes maisons qui ne prennent ainsi pas trop de risques avec de jeunes auteurs.
Je n’ai pas d’avis tranché sur l’autoédition ; j’avoue, par ailleurs, que je ne les lis pas. Ils ne marinent pas dans le même marigot que moi. Je suppose que comme pour le reste de la production littéraire il y a 99 pour 100 de merdes ultimes et quelques perles valant le détour. Je remarque bien sûr que certains succès populaires particulièrement bouseux en sont issus (50 shade of bidule, et là, Ann Todd, par exemple.). Mais je n’en conclue rien de définitif sur l’autoédition puisqu’on ne voit que ce qui fait du bruit, et qu’en général ce sont les conneries qui font du boxon.
So what ?
Au vrai, je m’en fous. Je ne me sens pas concernée ni menacée. Ni par la niche occupée par ces écrivains ni par leur public qui a des demandes clairement particulières auxquelles je serais bien incapable de répondre de toute façon. Par ailleurs, je n’ai pas envie pour le coup de me draper dans ma toge littéraire pour faire la leçon aux lecteurs à propos de ce qu’ils devraient lire. Chacun fait bien comme il veut, comme il peut. Je ne me bats pas dans la vraie vie contre le fascisme, l’élitisme et la répression pour m’y livrer par la bande en littérature.
Sauf quand je vois quelques margoulins autoproclamés éditeurs pomper le fric de gogos, là, ça m’agace.
Ce qui m’inquiète vraiment en revanche, c’est la baisse des rémunérations pour les auteurs édités à compte d’éditeur, le RAAP, Relire, la massification des crowfundings d’artistes confirmés qui devraient être payés normalement par des éditeurs qui réserveraient ce genre de collectes de fond à de vraies prises de risques (jeunes auteurs, beaux livres, œuvres patrimoniales).

M.net : Tu tiens également un blog (http://www.jeanne-a-debats.com/) sur lequel tu n’as pas ta langue dans ta poche et il est apparu plusieurs fois que tu adorais les notes de bas de page. D’où te viens cette passion bizarre ?

J-A. D. : C’est Terry Pratchett et Jasper Fforde qui m’ont refilé le virus. Mais Timothée Rey est bien plus atteint que moi.

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M.net : Tiens soyons fous, je te laisse libre de raconter ce que tu veux pendant cinq minutes. De quoi aurais-tu envie de nous parler ?

J-A. D. : J’aurais envie de parler en général d’une foule de choses : du monde comme il va, des femmes, de la Grèce, de la réforme des collèges, de l’économie européenne. Tous sujets à propos desquels j’ai un avis de citoyenne. Mais j’estime que les écrivains ouvrent trop leurs grandes gueules à propos de tout et n’importe quoi en France, comme s’ils étaient d’une essence supérieure au reste de la population. Dans un article où j’interviens en tant qu’auteur, je n’ai pas envie de rajouter à ces litanies d’avis non autorisés.
En outre, je suis feignasse.

M.net : Plus sérieusement revenons à nos moutons. Quelles sont tes prochaines dédicaces prévues ? Des salons ?

J-A. D. : Je serai aux Aventuriales en septembre, à Octogones en octobre, aux Utopiales en novembre et au salon du livre de jeunesse de Montreuil et à Sèvres en décembre, c’est tout ce que je sais pour l’instant. Mon agenda se remplit en Août en général.

M.net : Et maintenant que la suite de L’Héritière est en bonne voie de sortie, quels sont tes projets littéraires futurs ? D’autres aventures pour Navarre ?

J-A. D. : Il reste encore un volume pour terminer la trilogie de l’Héritière, la série s’appelle Testaments, d’ailleurs. Et quelques nouvelles pour finir le projet Navarre (je m’aperçois que je n’ai pas fait d’uchronie avec lui par exemple). Après je reviendrai sans doute à l’alma mater : la SF que pour l’instant je n’honore plus qu’en jeunesse. Un space opera, sans doute, ou un post apo. J’aime jouer.

M.net : Petites questions vicieuses désormais… Quel sont tes auteurs préférés en matière de, respectivement, fantasy, science-fiction et fantastique ?

J-A. D. : Des morts. De plus en plus de morts, d’ailleurs. 2015 a été terrible de ce côté-là. Je pleure encore Terry Pratchett.

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M.net : As-tu un illustrateur dont tu aimes particulièrement le travail ? Si oui lequel ?

J-A. D. : J’ai toujours adoré l’œuvre de Caza, Moebius et Druillet. J’aurais rêvé d’avoir un Suidmak ou un Csernus en couv’ un jour. Mais là, je pense surtout que je suis formatée par ma jeunesse de lectrice, genre « Un vrai livre de SF, y’a une femme à poil et un lézard dessus, quel que soit le sujet du bouquin et le dessin est de Caza, de Czernus ou de Siudmak ». Dans un autre ordre d’idée, j’aime beaucoup ce que fait Gilles Francescano, mais dans ma tête, je l’ai (le malheureux) associé à jamais à trois auteurs particuliers, dont surtout Sylvie Lainé. Du coup, si un jour un éditeur m’offrait une couv’ de Gilles, je ne suis pas sûre de m’y reconnaitre (Oui je sais, c’est idiot, mais bibliothèque intérieure est rangée par couvertures.) Dans les « petits jeunes », j’aime bien Benjamin Carré, par exemple.
En revanche, j’ai peu de goût pour les illustrateurs de fantasy (alors que j’aime beaucoup le genre), il y en a très peu qui dessinent vraiment bien (alors que le genre l’exige) Graffet mis à part.
(Bon, ne vous vexez pas tous d’un bloc ! Rozzen Illiano, Xavier Colette, vous travaillez très bien, pour ne citer que vous…)

M.net : De même as-tu une playlist préférée quand tu écris ?

J-A. D. : Poledoris et le Seigneur des Anneaux entrelardés de métal aléatoire.

M.net : Merci d’avoir répondu à toutes mes questions. Bon courage pour les sorties de tes nouveautés et à très bientôt ! Un mot de la fin ?

J-A. D. : Lézards à gros seins for ever.

Entretien réalisé par Thomas Riquet