51Fk4CVPRHLDans l’univers ordonné des Trois Mondes, les dieux passent leur éternité autour du jeu du Tabar, commandent à la destinée des Hommes et de toute espèce vivante. Mais l’ennui les gagne parfois… Pour pimenter la partie, certains d’entre eux décident de délivrer une vérité essentielle à l’Humanité, une vérité à laquelle elle croit aspirer depuis la nuit des temps. Mais lorsque le quanti-généticien Paul Courtrais qu’ils ont choisi comme messager apporte la preuve scientifique de cette révélation, il enclenche un bouleversement total et attire à lui l’attention des autres dieux, du Voleur d’âmes et peut-être même du Père de ceux-ci. Poursuivi par ses semblables, manipulé par les divinités, à qui Paul Courtrais pourra t-il désormais se fier ?

Difficile de classer Chaurasi tant les genres s’y mêlent, s’entrecroisent et se démêlent au fil des pages. Roman fantastique, initiatique, à tiroirs, à suspense, oscillant entre complots, fantaisie et conte issu des mythologies, Chaurasi s’appuie sur des références qui ont fait preuve.

Un zest de l’Iliade avec ses divinités qui aiment les Humains comme des animaux domestiques et en usent pour se divertir, se chamailler, concourir et se disputer l’affection de leur Père, ignorants de la nature réelle de celui-ci. Un clin d’œil aux Princes d’Ambre avec ces Trois Mondes dans lesquels Paul Courtrais finit par naviguer et la divine rivalité fraternelle qui motive le récit. Une part rappelant Dan Brown dans la personnalité de son héros, dans la succession des évènements et leurs articulations mi-scientifiques ni-mystiques, dans l’engrenage insistant et ses personnages secondaires dont les plus inquiétants ne sont pas ceux que l’on croit… Humains et divinités s’associent malgré eux et leurs choix, entre Bien et Mal, transforment à jamais leurs semblables.

Chaurasi est un roman très structuré, à l’intrigue bien construite et soutenue par une description précise et détaillée de chaque environnement, chacun des Trois Mondes. Mais si la projection futuriste d’une Inde devenue centre économique incontournable, d’un laboratoire de recherches à la pointe de la technologie basé à Delhi, des enjeux de travaux scientifiques sont facilement assimilables et intelligibles pour le lecteur, l’attention portée à la mise en place du monde des dieux joueurs casse parfois le rythme du récit. Certes, on apprécie la définition d’un univers bien précis qui ancre l’histoire : dans les pas de Paul Courtrais, on découvre la beauté de ce monde divin mais surtout son organisation ou comment il fabrique des êtres vivants et décide de chacune des existences envoyées sur Terre. Axé sur la culture et la mythologie indiennes, l’auteur soutient sa fiction par l’usage systématique de noms, de décors, de physiques, d’images, de croyances issus de la culture indienne. Si cet exotisme et ses échanges homme-divinités sont attrayants et offrent une histoire qui sort des sentiers battus, ils sont si présents et surtout si détaillés qu’ils en alourdissent la lecture, cassent la fluidité et égare le lecteur dans un flot d’informations délivré comme une liste incontournable face à laquelle le personnage principal lui-même semble parfois perdu.

Chaurasi séduit par son écriture sûre et son postulat mais sa première partie installant l’intrigue et ses protagonistes suggèrent l’impatience plus que le plaisir de découvrir un univers. Le contraste de ce roman est là : richesse et suspense ne s’accordent pas très bien. Car du suspense, il y en a, savamment travaillé, et si on échappe à la surprise de la tournure humaine et politique des choses, des réactions dogmatiques des autorités religieuses et de la masse, on savoure le voyage de Paul Courtrais et de ses rares alliés, on est fébrile lorsqu’il croise l’inquiétant Drish et on reste stupéfait par le dénouement superbement inattendu et son effet magistral.

En dépit de ses défauts, on est séduit par ce roman inclassable et efficace qui nous envoûte, nous étonne et sort définitivement de l’ordinaire.

Chaurasi
France Tournier
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Illustration de couverture : Constance Houang
13 juin 2015
15,81