All Clear [500 x 500]On ne peut guère aborder « All Clear » sans avoir lu au préalable « Blackout », première partie d’une monumentale histoire de voyage dans le temps. Aussi commencerons-nous par résumer en quelques mots ce premier tome. En 2060, le professeur Dunworthy envoie dans le passé une poignée d’étudiants en histoire. Leur travail : y étudier quelques détails choisis de la seconde guerre mondiale. La façon dont les Londoniens s’habituent aux bombes pour Polly, alias Mary, les marins ayant permis le retrait des militaires britanniques coincés à Dunkerque pour Michael Davis, qui doit rejoindre Douvres, et les enfants évacués dans une vaste demeure à la campagne pour Merope, alias Eileen O’Reilly. Aucun souci à prévoir pour nos voyageurs du temps : les dates et les lieux de leur récupération ont été planifiés avec soin, et il est de longue date prouvé que le voyage temporel ne modifie strictement rien à l’Histoire. Mais rien ne se passe comme prévu, à commencer par leur arrivée qui n’est pas tout à fait à la date fixée, ni à l’endroit déterminé. Puis, leur extraction n’ayant pas lieu, ils se retrouvent captifs du passé. Enfin, leurs bases de données commencent à montrer des différences entre les faits historiques et ce qu’ils observent.

« All clear » débute donc dans une ambiance doublement chaotique et désespérée : le chaos et le désespoir des habitants de Londres victimes du Blitz puis des vagues de bombes V1 et V2, le désarroi et le sentiment d’être définitivement captifs d’une époque qui n’est pas la leur pour les voyageurs temporels. Un désarroi d’autant plus grand qu’à l’époque de leur départ ce type de voyage d’étude dispose d’un recul de quatre décennies et qu’il est longtemps établi qu’il est impossible de changer le passé, et donc, par voie de causalité, d’entraîner la moindre conséquence sur le futur. Mais les divergences qu’ils observent les plongent dans u doute particulièrement terrifiant : ne seraient-ils pas, par leurs actes et leurs imprudences, responsables d’altérations susceptibles de modifier de fond en comble le cours du conflit ?

De toute évidence, le but du diptyque « Blackout » / « All Clear » n’est pas de proposer une nouvelle et brillante variation sur les paradoxes vertigineux du voyage temporel. Même si l’intrigue temporelle, avec des séquences en 1949, 1944, 1945, 1980 et 1995, est particulièrement astucieuse dans la mesure où l’apparition de périodes « bloquées » de voyage temporel induisent une difficulté extrême à retrouver quiconque s’est perdu en ces années de désordre, et impliquent, pour les équipes de récupération des recherches indirectes pouvant s’étendre sur des décennies entières, elle sert surtout de trame de fond et de prétexte aux rebondissements d’une vaste intrigue où compte le moindre détail, et où l’on s’engage bien souvent sur des fausses pistes : ce n’est pas par hasard si l’une des protagonistes croise, accidentellement semble-t-il, la romancière Agatha Christie, qui exerçait alors comme pharmacienne dans un hôpital Londonien. Un vaste chassé-croisé où les personnages qui se recherchent se frôlent continuellement sans se voir, comme des insectes aveugle dans le temps et l’espace chaotiques d’une ville perpétuellement en proie aux bombardements et aux incendies.

Car c’est à une recréation historique tantôt intimiste et tantôt à grand spectacle que nous invite Connie Willis. À travers les fonctions occupées par les voyageurs du temps bloqués dans les années quarante de la capitale britannique, et malgré ses dangers perpétuels, peu enclins à s’en éloigner de peur de manquer les équipes de récupération temporelle qu’ils pensent être à leur recherche, l’on découvre, rendues avec un luxe de détails digne d’une reconstitution cinématographique, mille et un aspects de cette époque passionnante qui fut un de ces moments clefs ou l’Histoire aurait pu basculer. Une reconstitution qui s’effectue à travers les activités et déboires d’un vaste éventail de personnages – citons ainsi les « veilleurs du feu » de la cathédrale Saint Paul (thème particulièrement cher à Connie Willis), les infirmières, les ambulanciers, les pompiers, les hôpitaux, les érudits, les acteurs de théâtre, mais aussi des enfants, des militaires, mais aussi les employés de Bletchley Park où l’on cassa les codes de la machine Enigma et ceux de l’opération Fortidude qui accumulèrent les astuces diaboliques destinées à faire croire à l’ennemi que le débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais.

Malgré cette envergure, malgré ces qualités, le lecteur pourrait hésiter encore avant de se lancer dans le monumental diptyque « Blackout » et « All clear », qui, dans cette édition au format de poche chez J’ai Lu, dépasse tout de même les mille sept cents pages. Et de se poser la question : tirage à la ligne ou nécessité véritable ? La réponse demande à être nuancée, et dépend surtout du ressenti du lecteur. Car, si l’on connaît la propension de Connie Willis à faire long (citons par exemple l’étonnant « Passage », près de mille pages pour une intrigue atypique), on connaît aussi son talent à fasciner son lectorat par des récits qui certes auraient pu être bien plus courts, mais n’y auraient pas forcément gagné. Le lecteurs les plus chagrins, surtout ceux qui n’aiment pas le théâtre, trouveront sans doute trop longs certains dialogues où Polly est recrutée comme actrice de comédie (ceux qui ont lu le recueil « Les Veilleurs » connaissent la fascination de Connie Willis pour l’univers du théâtre et son goût particulier pour l’emphase), mais on devine aussi, au fil des chapitres, l’ivresse de la romancière en train de détailler son univers, et, tout comme les personnages, l’on est peu à peu happé par ce tourbillon perpétuel d’évènements, de rencontres, de catastrophes et de contretemps.

Dans sa courte préface à « Blackout », Connie Willis explique que son roman, initialement baptisé « Blitz », est passé insidieusement d’un seul à deux volumes. Elle n’en donne pas la raison. Mais ce que l’on devine, c’est que plus l’auteur s’est plongée dans la documentation historique, plus elle se s’est trouvée happée par la richesse de l’époque, par les détails, par les anecdotes, par tous ces personnages, célèbres ou non, aux actes héroïques ou minuscules, ayant survécu ou non à la seconde guerre mondiale, mais qui tous ont permis de gagner la bataille de Londres, puis de tenir jusqu’à la victoire. Une profusion d’éléments admirablement intégrés à l’histoire, sans que jamais la chose n’apparaisse artificielle, une nuée de ces petites choses qui sonnent juste, une trame de fond méticuleusement reconstituée qui est signe, une fois encore, du talent de romancière de l’auteur – et un plaisir dont l’amateur de genre, tout comme le lecteur de littérature « mainstream », aurait tort de se priver.

All Clear
Connie Willis
Traduit de l’anglais (Etats-unis) par Isabelle Crouzet et Joëlle Wintrebert
Couverture : Corbis
Editions J’ai Lu

Connie Willis sur eMaginarock :

La chronique du tome I, « Blackout » par Chris
http://www.emaginarock.fr/black-out-blitz-t1-connie-willis/
La chronique du recueil de nouvelles « Les Veilleurs »
http://www.emaginarock.fr/les-veilleurs-connie-willis/