Vorace-afficheA l’aube de la fin de la guerre entre le Mexique et les États-Unis (celle de 1846 – 1848), le soldat John Boyd se fait gentiment muter à coups de pieds à l’autre bout des États-Unis. Son remaniement s’effectue en même temps que sa promotion au grade de Capitaine, qu’il a acquise grâce à un acte héroïque (il s’est emparé d’un avant-poste Mexicain tout seul) mais d’une manière particulièrement lâche (il s’est fait passer pour un cadavre pour ne pas combattre).

Arrivé sur les lieux, il comprend mieux l’étendue de sa mise à pied, son foyer, doux foyer se trouvant être un fort en ruines, quasi désert, et relativement indifférent à sa présence. Entre le Colonel et ses noix, le junkie défoncé, l’Indien dealer, un curé, le commandant alcoolique et enfin le soldat Reich, blond aux yeux bleus qui s’amuse à aller se geler les roubignoles pour montrer qu’il en a une paire, une vraie, difficile de trouver sa place.

Je sais, ce casting ressemble à une mauvaise parodie de série Z nanardesque, du genre qu’on voudrait aller cramer après avoir fumé deux-trois substances illicites et bu l’équivalent de la tamise en alcool fort. Et, le mieux, c’est que vous avez raison. Il s’agit bien d’un casting parodique et totalement déjanté, et ce serait sans doute une comédie des plus fameuses sans l’intervention d’un sympathique petit siphonné du bulbe, Colqhoun, campé par Môssieur Robert Carlyle.

Ce charmant Colqhoun débarque au fort, à ”moitié mort” et frigorifié, et en appelle au meilleur des sentiments chrétiens de ces messieurs du fort. En effet, il fait partie d’un groupe de voyageurs bloqués dans les montagnes par la neige, et ce à cause d’un guide militaire particulièrement mauvais, le colonel Ives.

Mais, bloqués dans la neige, ils se sont retrouvés à manger les morts, menés par le colonel Ives qui s’est chargé d’abattre ses amis et comparses parce que, quand on a faim, on a faim. Colqhoun s’est donc enfui avant d’y passer, et implore la compagnie d’aller dans la grotte située à quelque jours de marche pour en finir avec le colonel. C’est pendant qu’ils se préparent à se mettre en route que l’Indien leur rapporte la légende du Wendigo : celui qui mange la chair de l’homme s’accapare sa force, et devient un monstre plus prédateur qu’homme.

Et je m’arrêterai là sur ce résumé. D’abord parce que je ne commencerai pas mes critiques en spoilant ce film, que je n’ai pas besoin de raconter la fin pour expliquer à quel point c’est un chef d’œuvre méconnu, et que bon sang de pipe en bois, si ça peut permettre que certain(e)s aient envie d’aller voir comment la traque de Ives se termine ce sera ça de gagné.

Le film est donc une œuvre « d’horreur ». Mais pas cette horreur chiante et sale qui a inauguré le XXIe siècle, là on est loin du torture-porn. D’abord il faut dire que le film rassemble une tripotée d’acteurs qui ont fait preuve de leur talent, dans l’ordre Guy Pearce (pour les plus jeunes, le méchant dans Iron Man 3, pour les plus vieux, Félicia dans Priscilla folle du désert), David Arquette (la tétralogie Scream) et Neal McDonough (prochainement dans Arrow, surtout connu pour son rôle dans Desperate Housewives).

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Mais surtout, et c’est je pense LE gros point fort de ce film (je reviendrai sur les autres après), Vorace est drôle. Vraiment très drôle. Enfin, à condition que l’humour noir, cynique et couvert d’hémoglobine ne vous rebute pas. Le jeu de ce grand malade génial qu’est Robert Carlyle y est pour beaucoup.

Deux petits exemples tirés du film : celui-ci s’ouvre avec une citation, ce qui arrive très souvent, et de Nieztsche, ce qui arrive encore plus souvent. « Celui qui combat le monstre finit par en devenir un. ». Sauf que cette citation se brise en deux secondes par le merveilleux « Mange-moi » d’un anonyme. Le deuxième exemple tient simplement à cette phrase : « C’est dur de se faire des amis quand on est cannibale. »

Je sais, ça tombe sous le sens. Ce film joue avec les tabous, mais aussi les codes du cinéma et encore plus les principes moraux et politiques du monde occidental. Nul beau et grand héros courageux. Ici, le capitaine Boyd n’est qu’un lâche de plus qui tente toujours de s’enfuir pour sauver sa vie. Les militaires sont tous plus bêtes les uns que les autres, et la vision de la conquête de l’Ouest par les yeux d’un cannibale, reflète la dimension toute agréable du futur du capitalisme mondial.

Sans être non plus très savoureuses, les scènes gores sont efficaces et toujours contrebalancées par une dérision bienvenue. Et ceci est toujours appuyé par un autre point fort, la musique. Il s’agit en effet d’un cas à part, car il y eut deux compositeurs pour ce film.

Le premier, Michael Nyman, n’est guère un compositeur très connu (malgré la B.O. Du très bon Gattaca, ou du Roi des Aulnes que je vous recommande), qui s’oriente davantage vers la composition classique. Le second, « un peu » (euphémisme) plus connu s’appelle Damon Albarn. Génie fabuleux de la musique, créateur (et chanteur) de Gorillaz et bien sûr du groupe Blur. Il s’agit de sa seule composition de musique de film, et il faut admettre que si elle peut être bassement catégorisée comme schizophrénique, la musique de Vorace est surtout une démonstration sans commune mesure de l’ambiance toute particulière que peut avoir une musique sur une scène. D’un rythme angoissant, lourd et terrible à l’approche de la grotte s’enchaîne en une réplique un air joyeux de Banjo digne des groupes consanguins du bayou. La musique est donc un mixe parfait entre O’Brother et L’Exorciste (avouez que rien que pour ça il faut voir ce film).

La réalisation n’est pas à laisser de côté, suivant le rythme imposé par la musique, avec des plans larges et des mouvements fluides dans des décors somptueusement vides et sauvages. Malheureusement pour elle, ce sera la dernière réalisation d’Antonia Bird, le film étant un échec commercial et presque critique. N’ayant débarqué qu’en cours de projet, elle arrivera néanmoins à sauver celui-ci et sera justement la cause de l’intervention d’Albarn sur le projet.

Et en effet, commencer mes critiques sur ce site par Vorace n’est pas anodin. Si ce film n’est pas connu (euphémisme) ça peut s’expliquer par plusieurs points. D’abord le marketing fut absolument désastreux pour le film, ensuite il faut bien comprendre que vendre un film sur du cannibalisme, à moins de dire que « ah mais si si, les gens ils se sont vraiment fait mangés » (coucou Cannibal Corpse) ça n’est pas vendeur. Le premier qui me parle du Silence des agneaux mange son polochon ! Le Silence des agneaux n’est pas un film sur un cannibale, mais sur un tueur en série, dans lequel INTERVIENT un cannibale. L’action qu’on voit Anthony « Lecter » Hopkins faire ne consiste pas en un acte avéré de cannibalisme.

Donc oui, parler d’un film avec un des grands tabous de l’humanité (n’oubliez pas, c’est dur pour un cannibale d’avoir des amis) ça pose largement souci. Il faut aussi se dire qu’à la base, Antonia Bird se présente après plusieurs semaines de tournage, et que la production avait l’intention de remplacer par Raja Gosnell (dans un ordre volontairement cynique : Les Schtroumpfs, Big Mamma, Scooby-Doo, Le Chihuahua de Berverly Hills… Tu le sens le réal de genre hein…)

Donc voilà, je ne peux que conseiller le visionnage express de Vorace/Ravenous, à tous les petits et grands de ce monde ! Emmitouflez-vous dans une chaude couette, mettez vos petites pantoufles à têtes de lapins, prenez un joli bouillon de poulet, et n’oubliez pas que vous êtes ce que vous mangez !

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Réalisation : Antonia Bird
Production : Fox 2000 Pictures
Scénario : Ted Griffin
Avec : Guy Pearce, Robert Carlyle, Jeffrey Jones, David Arquette, Neal McDonough…Sortie en France en 1999
DVD disponible