Hicabi Bey [500]  À cinq ans, on est au cœur de l’âge mûr. Ensuite commence la chute. »

Avec cette première phrase, Canigüz entame son roman de manière très forte, et donne le ton d’emblée. Alper Kamu, cinq ans est du genre précoce. Il écoute Chostakovitch et lit Dostoïevski, mais feuillette aussi Nietzsche, parce qu’il a le sens de l’humour. Élitiste ? Pas tout à fait : ses parents, qui occupent de bien modestes fonctions, n’ont pas le sou ; quant à lui, il n’hésite pas à traîner dans les ruelles de son quartier d’Istanbul, à jouer au foot avec des mauvais garçons ou  à se colleter avec des gamins de son âge.

« J’ai l’étrange espoir que Dieu va apparaître derrière cette vitre et m’expliquer qu’en réalité tout cela n’est qu’une mauvaise blague.

Un soir, alors qu’assis sur une marche il feint de conter fleurette à une jeune fille qui a tout de même quinze ans de plus que lui, il voit une ombre se glisser furtivement dans le domicile d’Hicabi Bey, un commissaire à la retraite. Quelques minutes plus tard, le mobilier commence à dégringoler par les fenêtres dudit commissaire. Sans hésiter, le gamin s’introduit à son tour dans la demeure : il y trouve le fou du quartier, qui danse ensanglanté autour du cadavre du policier, gisant gorge ouverte devant sa télévision retransmettant le match de foot en cours.

C’est alors le début d’une enquête menée par un gamin bien trop mûr, bien trop précoce, et doué à la fois d’une aptitude aux constats philosophiques inattendus et d’un sens de l’humour mi cynique-mi désabusé façon polar hard-boiled qui tous deux font des miracles. Mais faut-il vraiment s’en étonner ? Qu’un gamin qui s’appelle Alper Kamu cite Jean-Paul Sartre et son fameux « L’enfer, c’est les autres », voilà qui n’a rien que de très normal. Qu’un enfant en sache plus sur la vie que bien des adultes, et bien, cela arrive. Et c’est, d’un bout à l’autre du roman, toute une série de réflexions délirantes – et hilarantes –  sur les hommes, de citations inattendues sur leur rapport à la divinité, mais aussi de dialogues savoureux avec son père, ses voisins, les policiers et le procureur : c’est noir, c’est drôle, et c’est souvent fin.

« Entre nous, je n’imagine pas que les morts se vexent pour ça. À mon avis, il faut être une véritable andouille pour croire qu’ils prennent l’existence au sérieux.

Heureusement que le gamin a de l’humour, parce qu’entre ceux qui veulent sa peau parce qu’ils croient qu’il les a dénoncés à la police, entre les crimes, les abus en tous genres, les vengeances, les cadavres et ceux qui semblent revenir d’entre les morts, tout n’est pas toujours très rose.  Mais, à cinq ans, le jeune Alper Kamu commence à avoir les comportements de tout « privé » qui se respecte : il vide les fonds de bouteille et n’hésite pas à mâchonner des champigons qu’il espère hallucinogènes, ce qui le conduit, en compagnie de personnages imaginaires, à se lancer, caché sous son lit, dans un voyage dantesque au cœur de son propre cerveau, qui le conduisant à l’illumination et au coupable, vaudra au lecteur un chapitre magnifique

« Le portrait juvénile du diable ! La Réincarnation de Raspoutine. »

Les gamins surdoués et sensibles, cela marche toujours. On se souvient, par exemple, de « E=MC2 mon amour » de Patrick Cauvin ou des magnifiques récits dus à Howard Buten. En mettant l’âme d’un « privé » dans l’esprit d’un gamin de cinq ans, Canigüz tente – et réussit – une très belle variante. On s’étonne parfois d’une telle maturité chez un si petit – mais on s’en étonnerait tout autant s’il avait cinq ou dix ans de plus. Le contraste fonctionne en tout cas parfaitement, et ce portrait d’un tout jeune désabusé, particulièrement débrouillard et maîtrisant déjà les ressorts des échanges verbaux et de la manipulation psychologique fait bien souvent mouche. Avec une intrigue dense et tendue, un format court à deux-cent cinquante pages, une petite touche de philosophie et de fantastique, « L ‘assassinat d’Hicabi Bey » fait un joli polar très drôle, atypique, inclassable, et que l’on ne peut que recommander.

L’Assassinat d’Hicabi Bey

Albert Canigüz

Traduit du turc par Celin Vuraler

Couverture : Mstroz / Alice Genaud

Editions Mirobole

 

Un autre volume des éditions Mirobole sur eMaginarock : « Les Furies de Boras » d’Anders Fager :

http://www.emaginarock.fr/les-furies-de-boras-anders-fager/