Placé en plein XVIe siècle, La Licorne conte l’histoire d’une lutte secrète, entre l’Eglise et les premiers grands noms de la science. Une bande dessinée atypique et passionnante.

1565, Allemagne. Dans un désert de neige, un homme encapuchonné ordonne à une petite créature de fuir avec son message : ils ont trouvé ce qu’ils étaient venus chercher. Face à lui et ses comparses, Conrad Gessner, un vieil homme qu’ils ont capturé et ligoté à un bûcher, refuse de parler sous la menace de leurs torches. Ils exigent qu’il se repente de ses pêchés. Soudain, une autre créature, beaucoup plus grande, armées de griffes, se ruent sur les hommes. Elle tente de sauver son maître, Gessner, en vain. Certains périssent sous ses coups mais leur chef lui survit et la prend en chasse.
Paris, quelques jours plus tard. Le chirurgien du roi, Ambroise Paré, se présente à l’entrée d’une demeure dans laquelle gisent des cadavres. Paré examine les corps et en extraie des pointes ressemblant à des griffes, des éléments mortels qui ont tué les malheureux. Ils étaient membres de la Faculté de médecine, ils ont été torturés et quelque chose a été volé. Paré n’a pas le loisir de chercher plus avant : d’autres médecins entrent et le chasse car ses méthodes ne sont pas reconnues par ses pairs. Dans le même temps, une tapisserie est livrée chez un certain Fracastor, un médecin autrefois renommé. De nouveau les jours s’écoulent et Ambroise Paré est en pleine opération lorsqu’un autre confrère, Sylvius, pénètre son domicile, crachant du sang et se vidant de ses entrailles. Avant de succomber, il demande à Paré de trouver la clé qu’il a avalée. Plein de questions face au décès aussi subit qu’horrible de son confrère, Paré décide de se rendre chez Sylvius en quête de réponses. Il découvre son laboratoire secret, celui qu’ouvre la fameuse clé. Il constate que son ami menait toujours des expériences réprouvées par les officiels, parce qu’effectuées sur des cadavres. Il cherche encore pourquoi son confrère est mort quand il est attaqué par des hommes tatoués. Paré réussit à se défendre seul mais un nouvel invité fait son apparition. Sous une cape, une créature gigantesque comme composée d’os et de muscles à nu brandit une cage recouverte d’un tissu et de laquelle quelqu’un ou quelque chose lui parle. Comme ses agresseurs, la créature et son mystérieux porteur sont venus chercher une tapisserie. Le tissu attrapé, la chose déploie d’immenses ailes et part retrouver son maître, un humain. Après y avoir réfléchi des jours durant, Ambroise Paré décide d’aller voir Lebon, un médecin membre des Asclépiades, ceux qui s’opposent depuis des années à la nouvelle médecine et à ses adeptes tels que Paré ou Sylvius, eux seuls pourraient avoir une piste. Lebon ne lui fait pas bon accueil. Il lui apprend qu’il sait déjà tout ce qui lui est arrivé mais qu’il ne peut lui parler pour le moment, que seul l’Héritier, le chef des Asclépiades, a autorité pour lui révéler ce qu’il souhaite. Ambroise Paré ignore encore qu’il est devenu acteur d’une lutte à mort entre la science et l’Église.

Une idée audacieuse est à l’origine de La Licorne, celle de faits réels qui opposa longtemps l’Église aux progrès de la science médicale mêlée à un complot et surtout à des créatures aux apparences multiples, survivantes de l’aube de la Création. Une alliance s’est nouée entre les scientifiques menacés par l’Église et ces « survivants » faits d’os et de chairs, pouvant se régénérer à volonté et se métamorphoser selon leurs besoins, pouvant être source de grand savoir pour les humains.

Ce premier volume met en place les principaux personnages, les enjeux et l’univers bien particulier de l’histoire. Il est encore plus audacieux d’avoir placé des personnages ayant réellement existé dans une fiction aussi riche. Ambroise Paré affiche un caractère fort, un vocabulaire franc et irrévérencieux, quelque chose qui définit le bonhomme comme on pourrait effectivement se l’imaginer.
Le graphisme de La Licorne est intéressant. Souple et acéré en même temps, comme le récit lui-même. Il s’attache à identifier les protagonistes, à détailler les lieux, les décors, les costumes, bref, à offrir une crédibilité envoûtante au lecteur. Les créatures étant des éléments cruciaux pour l’énigme, elles sont représentées sous toutes les formes possibles : miniatures comme des insectes avec deux yeux énormes et de toutes petites pattes, gigantesques et sveltes juchées sur deux antérieurs, avec des bras musculeux, des mains à trois doigts, des ailes et des gueules évoquant des rapaces ou des chevaux, ou encore massives et munies de sabots et de rangées doubles de longues dents pointues… Le dessinateur Anthony Jean s’est largement inspiré de toutes les espèces vivantes sur notre petite planète, usant même d’un leurre lumineux pour chasser ! La couleur participe à l’atmosphère de mystères et de complot : une large palette de bruns et de rouges oscille entre ombre et lumière, parfois soulignée de bleu et de vert.
La Licorne déploie une originalité impressionnante qui ne peut que séduire, ne serait-ce que par le mystère que nous réserve son titre…

Bonus : les auteurs et les éditions Delcourt offrent quelques précisions historiques sur la réalité dans laquelle s’ancre le récit. Dans ce premier tome ; une biographie d’Ambroise Paré, de Nostradamus, d’Andrea Vésale, un récapitulatif du choc tradition-progrès à l’époque de la Renaissance.

Le dernier temple d’Asclépios
La Licorne T1
Mathieu Gabella & Anthony Jean

Editions Delcourt
13.95 euros