Le premier chapitre de ce roman en trois tomes est particulièrement saisissant. Nous y faisons la connaissance d’Aomamé, une jeune femme qui doit se rendre à Tokyo pour un rendez-vous important. Elle se trouve dans un taxi, lui-même dans un embouteillage. Dans ce taxi est diffusée une musique que l’auteur décrit richement. La jeune femme s’y sentirait tellement bien si seulement ce rendez-vous ne risquait pas d’être manqué. Les descriptions d’Aomamé, le minimum sur son histoire personnelle et les non-dits, donnent déjà à ce récit une dimension littéraire d’une grande qualité, mais la suite risque de le rendre, en plus, passionnant.

En effet, beaucoup de mystères entourent ce début de roman. Le chauffeur du taxi indique à Aomamé un passage secret – et pourtant visible de tous – qui lui permettra de rejoindre son rendez-vous à temps. Il lui faudra cependant ne pas se fier aux apparences, car une seule réalité existe et ce qu’elle va apercevoir ne reflète pas la réalité. En tout cas, pas sa réalité. Dès le troisième chapitre, les indices laissés par l’auteur vous révéleront qui est réellement Aomamé, mais il restera encore pas mal de mystères à éclaircir. Pour ma part, j’ai soupçonné assez rapidement de quoi il retournait, rompu aux thrillers que je suis, mais vous laisse découvrir par vous-même en quoi Aomamé peut être dangereuse.

Si j’ai parlé du troisième chapitre, c’est que le second est consacré à Tengo. Tout au long de ce premier volume, nous passerons en alternance d’Aomamé à Tengo. Ce dernier est un jeune écrivain qui souffre d’un mal étrange qui le saisit n’importe quand et qui lui fait revivre une scène particulière de son enfance. Réelle ou non, là réside un nouveau mystère. Bien qu’étant enseignant, il ne refuse pas les petits extras que son talent lui autorise. Son éditeur habituel lui confie la mission de sélectionner de jeunes auteurs pour un prix littéraire que sa maison organise. Et là, Tengo pense avoir trouvé un jeune talent encore maladroit, mais qui laisse présager d’un bel avenir dans le métier. Son éditeur va alors lui expliquer pourquoi il ne peut retenir cette étudiante de dix-sept ans pour le prix, mais il va également lui proposer de récrire l’ouvrage afin de le présenter à un prix plus illustre encore. C’est un cas de conscience qui se pose alors à Tengo, mais il ne sait pas encore que c’est le cadet de ses soucis, car dans ce type de roman où deux histoires se croisent, les personnages finissent toujours par se croiser eux aussi. Mais où et quand ? Dans le passé, l’avenir ou une réalité alternative.

En effet, nous sommes dans un roman classique qui mêle de nombreux genres allant du thriller pour le rythme, à l’érotisme pour certaines scènes et au fantastique par l’univers où il se déroule. Si tout commence en avril 1984, nos deux protagonistes vont entrer de façons bien différentes en relation avec un univers parallèle, celui de 1Q84. Au début, les différences pourraient sembler infimes, mais au fil du récit l’écart entre les deux mondes va prendre une dimension passionnante. Une belle plongée dans l’âme humaine, dans des vies pas si ordinaires que cela, avec une vision sur le mal qu’on fait aux femmes et parfois aux plus jeunes d’entre elles avec une menace sectaire en arrière-plan.

Ce roman de Haruki Murakami est d’une grande sensualité et a su me fasciner. Comment détacher son regard de ce texte si bien écrit. On n’en parle pas assez, mais il faut ici mettre en avant le travail remarquable de la traductrice, Hélène Morita, qui s’est déjà chargée de la traduction d’autres ouvrages d’Haruki Murakami. Le texte est d’une grande beauté et elle a su nous restituer cette ambiance si particulière que l’auteur a créée. La version que j’ai lue – et recommande donc – est une version numérique, et je ne saurais trop vous conseiller de vous procurer les deux premiers volumes d’1Q84 qui sortiront le 15 septembre 2012 en poche chez 10-18. On peut aimer ou non Haruki Murakami, mais il ne laisse jamais ses lecteurs indifférents, et s’il est une chose que tous lui accordent, c’est d’avoir un style particulier fait de descriptions, d’analogies et d’originalité. Sans lourdeur aucune, il arrive même à faire des répétitions suffisamment espacées dans le texte pour que cela nous revienne comme des feed-back, des déjà-vu que le lecteur aura intégrés. Un bien beau début pour une trilogie passionnante qui nous emmène d’une perception du réel à l’autre, dans les affres de la création littéraire et dans une œuvre d’une originalité sans égale.

1Q84 Livre 1 – Avril-Juin
Haruki Murakami
Traduction par Hélène Morita
Belfond
Numérique au format ePub
2011

17,99 €